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Quand les bibliothécaires pillent des bibliothèques

19 Août

Je ne parle bien évidemment pas là des bibliothécaires avides de lecture qui empruntent quantité d’ouvrages à tour de bras et ne font de mal à personne, encore moins aux livres. Non, je parle bien de bibliothécaires qui n’ont de bibliothécaires que le nom et qui sont plus motivés par l’appât du gain ou l’assouvissement de leur passion bibliophile exclusive que par l’amour du métier, ce dernier impliquant le partage des trésors de la bibliothèque, justement (avec précaution cependant !).

C’est la lecture de cet article consacré au vol de nombreux ouvrages rares et précieux de la bibliothèque de Naples, en Italie, qui m’a donné l’idée de consacrer un billet sur le sujet. Effectué par le directeur de la bibliothèque (qui, d’après l’article, n’en était pas à sa première escroquerie), ce pillage en règle a pu se faire en toute impunité pendant presque un an. Le pot aux roses révélé au grand jour par un historien estomaqué par ces magouilles peu discrètes, il était trop tard : plusieurs oeuvres rarissimes s’étaient déjà évanouies dans la nature et sont encore portées disparues.

Si cette histoire rappelle furieusement un livre policier se déroulant dans le monde des bibliothèques et des bibliophiles (Fred Vargas a ainsi mentionné un curieux trafic dans la bibliothèque du Vatican dans son roman Ceux qui vont mourir te saluent), ce directeur véreux n’est pourtant pas (hélas !) le premier bibliothécaire malhonnête à profiter de sa fonction pour piocher allègrement (et illégalement) dans les trésors livresques de son lieu de travail. Au XIXe siècle, un certain Guglielmo Libri Carucci dalla Sommaja avait déjà sévi dans notre contrée. D’origine italienne, il a vécu de nombreuses années en France. Et si son nom est passé à la postérité, ce n’est pas à cause de ses travaux de mathématicien, ni même de son grand attrait pour les livres rares et anciens. Non, ce que l’Histoire a retenu de lui, ce sont les vols qu’il a commis – au nom de sa passion des livres, puisqu’il voulait surtout compléter sa collection personnelle… ce qui ne l’a pas empêché de la revendre en partie lorsque les autorités commencèrent à mener l’enquête.

À l’instar du directeur de la bibliothèque de Naples, Guglielmo Libri a profité de ses fonctions pour agir sans être inquiété. Son érudition et sa bibliophilie lui permirent d’accéder, en 1841, au poste de secrétaire de la Commission du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France. Une fois dans la place, notre collectionneur-malfaiteur prit prétexte d’une mauvaise santé pour mettre au point sa tactique : vêtu d’une grand cape quelque soit le temps (bien pratique pour dissimuler ses larcins), exigeant de se retrouver seul lors de sa consultation d’archives (pour éviter, soi-disant, de contaminer ou d’être contaminé, peut-être ?). Par ailleurs, son travail le fait intervenir dans diverses bibliothèques, dans toute la France, ce qui lui permet d’étendre ses vols. Et, non content de voler des livres rares, il pousse même le vice jusqu’à mutiler des manuscrits pour en récupérer les parties qui l’intéressent.

Ce n’est que plusieurs années après le début de ses activités véreuses que les autorités se penchent enfin sur les déclarations de vols. L’affaire se transforme en scandale lorsqu’elle paraît dans un journal, Le Moniteur, en 1848 (et là aussi, on ne peut s’empêcher de tracer le parallèle avec l’affaire de Naples où la parution d’un article a suscité l’indignation de la population). Guglielmo Libri, sentant le vent tourner, s’enfuit en Angleterre pour échapper à l’inculpation, avec la complicité d’un collègue qui n’est autre que le célèbre auteur classique… Prosper Mérimée. Ce dernier écopera d’ailleurs de quinze jours de prison et mille francs (d’époque) d’amende pour cet acte.

Une partie des documents volés par Libri put être récupérée alors. Mais, aujourd’hui encore, il en reste qui demeurent disparus. Certains réapparaissent parfois, par hasard. Ainsi, en 2009, un étudiant hollandais qui effectuait des recherches via Internet sur Descartes et sa correspondance visita le catalogue de la bibliothèque de l’université de Harveford, à Philadelphie aux États-Unis. Et tomba sur une lettre de Descartes au Père Mersenne, datée de 1641, qui avait été subtilisée par Libri durant ses fonctions. La bibliothèque de l’université Harveford, une fois mise au courant, restitua donc la lettre à son propriétaire légitime, l’Institut de France.

Malheureusement, Libri fit des émules. Auguste Harmand, nommé conservateur à la bibliothèque de Troyes, croisa ainsi le voleur et nota son accoutrement. Il n’en fallut pas plus pour qu’il prenne l’exemple et se mette, lui aussi, à piller la bibliothèque où il officiait. Il put agir tranquillement pendant une trentaine d’années, avec aussi peu de délicatesse que son comparse puisqu’il n’hésitait pas non plus à mutiler des manuscrits. Il fut confondu par le concierge de la mairie qui le surprit la main dans le sac – ou plutôt devrais-je dire, dans le livre ! Harmand écopa de 4 ans de prison et, comme il avait pris soin, après chaque vol, d’effacer toute trace du livre dérobé dans les catalogues, il reste difficile de mesurer l’ampleur de ces vols.

De nos jours encore, Libri continue d’inspirer les malfaiteurs dont le métier les porte à travailler en bibliothèque. Outre le directeur de Naples, citons l’américain Daniel Lorello, archiviste de la bibliothèque de New York. Il a tout simplement revendu les documents dérobés sur Ebay. Le plus étrange c’est que, à l’instar de tous ces voleurs de livres sus-cités, il put poursuivre cette activité de nombreuses années (entre 2002 et 2008), écoulant ainsi près de 300 documents, avant d’être découvert et arrêté. Et, là encore, c’est une personne passionnée d’histoire qui découvrit le pot aux roses. Heureusement, le site de vente aux enchères parvint à racheter tous les documents vendus par Lorello et les restitua à la bibliothèque de New York.

Enfin, notre Bibliothèque nationale, à Paris, n’a pas non plus échappé à ce fléau. En 2004, le conservateur de l’époque, Michel Garel, est arrêté suite à la disparition de plusieurs ouvrages précieux. L’affaire est plutôt trouble : l’accusé clame son innocence et se décrit comme le bouc émissaire des nombreux vols commis à la BnF. Le conservateur sera finalement condamné pour le vol d’un seul manuscrit et, vu l’imbroglio décrit par les différents articles de presse que j’ai retrouvés, je ne peux guère plus détailler cette dernière affaire.

À voir tous ces bibliothécaires voyous, qui font de l’ombre à notre beau métier, on aura effectivement envie de faire appel à Batman… ou de remettre au goût du jour les anciennes malédictions médiévales qui ornaient les manuscrits, alors tous aussi précieux qu’aujourd’hui car rares et fruits d’un long travail minutieux. Ainsi, l’éventuel malfaiteur se voyait averti par exemple par ces mots :

 » Si qui que ce soit, au moyen de n’importe quel dispositif, soustrait ce livre de cet endroit; puisse son âme souffrir, pour payement de ce qu’il a fait et puisse son nom être effacé du livre des vivants et ne pas être retenu parmi les bénis. »

Voleurs de tous poils, que vous soyez bibliothécaires véreux, lecteurs indélicats ou simples malfaiteurs, prenez garde ! Les amoureux du livre d’aujourd’hui sont encore moins enclins à tolérer ces vols, comme le prouve cette inscription sur un mur du monastère San Pedro à Barcelone, en Espagne, qui date du début du XXe siècle et voulait se faire passer pour une ancienne malédiction médiévale :

« Celui qui vole, ou emprunte et ne rend pas, un livre à son propriétaire, que le livre volé se change en serpent dans sa main et le pique. Qu’il soit frappé de paralysie, que tous ses membres éclatent. Qu’il languisse dans la douleur, qu’il demande grâce en pleurant, et qui n’y ait de sursis à ses tourments avant qu’il ne soit anéanti. Que les vers lui rongent les entrailles, au nom du Ver qui ne périt pas. Et quand enfin il ira à son châtiment final, que les flammes de l’Enfer le consument à jamais. »

En savoir plus sur les malfaiteurs du livre

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Publié par le 19 août 2012 dans Bibliothèques

 

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