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La Chasse sauvage du colonel Rels, Armand Cabasson

30 Août

La Chasse sauvage du colonel Rels, Armand CabassonQuatrième de couverture

 Lorsque la fantasy se perd dans les méandres de l’Histoire…

… on peut voir le roi Peste mener ses troupes dans un Londres ravagé par la maladie. Partir à la rencontre de Giacomo Mandeli, peintre de génie contraint de travailler pour l’Inquisition. Suivre les Vikings de Knut affrontant les armées anglo-saxonnes, ou, alors que la guerre de Sécession fait rage, vivre la dernière chasse sanglante du colonel Rels.
Russie, Japon, Irlande, Espagne, États-Unis… Armand Cabasson nous entraîne dans un périple à travers l’Histoire, les légendes et les guerres, pour nous offrir des moments de fantasy forts, puissants, servis par une poésie sauvage.

Mon avis

J’ai découvert les écrits d’Armand Cabasson il y a quelques années, par ses nouvelles parues aux éditions de L’Oxymore (maison hélas aujourd’hui disparue). J’ai très vite été séduite, émue, frappée par ses textes où se mêlent la réalité, le fantastique, la légende, l’histoire et, surtout, les méandres de l’esprit humain. L’auteur est également psychiatre à la ville et cela explique pourquoi ses personnages semblent littéralement prendre vie devant nous, tant leur psychologie est bien construite, réaliste. Fragile.

Mais Armand Cabasson, après deux recueils, s’est montré absent pendant plusieurs années. Mis à part deux ou trois nouvelles parues en anthologie, aucun signe de vie depuis 2007. Alors, lorsque j’ai su que les éditions ActuSF publieraient un recueil de nouvelles inédites, je me suis jetée dessus les yeux fermés !

À noter que cette parution s’inscrit dans le cadre d’un événement, la rentrée de fantasy française, lancée par un collectif d’éditeurs : les Indés de l’Imaginaire, composé des éditions ActuSf, Mnémos et les Moutons électriques. Chaque maison d’édition de ce collectif sort un titre d’un auteur phare à l’occasion de cette rentrée.

Pour ActuSF, donc, il s’agit de La Chasse sauvage du colonel Rels, recueil de nouvelles inédites signées Armand Cabasson.

Après lecture, une thématique me saute au yeux : la guerre. La guerre et son cortège de sang et d’esprits brisés. Après quelques nouvelles du même acabit, c’est-à-dire habitées de batailles sanglantes, j’ai crains que l’auteur dont j’appréciais tant la plume ait perdu quelque peu de son talent. Mais j’ai poursuivi ma lecture et j’ai bien fait : j’ai révisé mon jugement en lisant avec délices des nouvelles d’excellente qualité qui rehaussaient celles qui m’avaient moins plu.

Voyons donc ce que j’en ai pensé, texte par texte :

1348 nous entraîne dans l’année du titre, à Londres. Le Roi Peste s’est mis en tête de conquérir la ville et y sème son cortège de mort et d’horreur. Une nouvelle bien noire, aux relents infernaux (ou plutôt : corrompus par la maladie) pour démarrer, voilà qui annonce la couleur ! Si l’évocation du Londres de cette époque m’a plu, le contexte pestiféré et en guerre, avec force descriptions macabres et peu ragoûtantes, m’a moins plu.

La Chasse Sauvage du colonel Rels nous entraîne dans une autre guerre, celle de Sécession, aux États-Unis. On suit la cavalcade du colonel Rels. En dire plus sur l’histoire serait un crime, car sa chute en donne toute la force. C’est une histoire sur les ravages psychiques de la guerre, sur la façon dont elle transforme les hommes, le tout mêlée de la légende de la Chasse Sauvage. Une nouvelle marquante.

L’Héritage nous emmène cette fois-ci au Japon, durant le Moyen-Âge. Un homme, seigneur du clan, tombe sur le champ de bataille, et son fils doit hériter plus tôt que prévu de sa charge. Une histoire empreinte de l’esprit japonais, intéressante et moins violente que les précédentes malgré un petite côté macabre. Ayant lu ce texte juste après un recueil de contes fantastiques japonais, j’y ai retrouvé avec plaisir la même ambiance spectrale, avec ce mélange de sérénité et d’horreur.

Le Roi Dieu-Loup nous convie à la suite des Vikings venus piller l’Angleterre. Nous suivons Knut, qui regarde avec mépris les beserker semer la désolation. Les berserker, ces hommes qui se croient transformés en bêtes lorsque la fureur divine les prend et qui, dès lors, ne se donnent plus aucune limite. Armand Cabasson nous présente ici les berserker pour ce qu’ils sont : des bêtes sanguinaires. La violence de la nouvelle éclate de toutes parts et le pauvre Knut, pris au milieu, ne trouvera pas forcément son salut dans son profond désir de vivre. Un texte sans pitié, à l’instar des berserker. Inutile de dire qu’un tel déferlement de violence m’a laissée toute tremblante.

Arrivée à ce point du recueil, je me suis demandé où était passée toute la fine psychologie des personnages de l’auteur à laquelle j’étais habituée. Certes, ses écris précédents n’étaient pas dénués de noirceur, mais là, on nage en plein bain de sang ! J’ai néanmoins poursuivi ma lecture, histoire de laisser sa chance au recueil. Et j’ai bien fait !

Car voilà Giacomo Mandeli, une nouvelle qui nous invite à suivre le destin de l’artiste (fictif) du même nom. Giacomo Mandeli est un peintre italien dont les œuvres sont motivées par son aspiration à ne représenter que la vérité. Pour cette raison, l’Inquisition espagnole le convoque et lui commande une œuvre particulière : le portrait du diable. Au travers du parcours de l’artiste pour réaliser l’impossible, Armand Cabasson explore le contraste saisissant entre la presque innocence de l’artiste et les soupçons démesurés de l’Inquisition, prompte à brûler quiconque semble commercer avec le diable. Au fil du texte, l’auteur se permet même d’avancer une réflexion théologique aussi intéressante que surprenante. Si, pour ma part, elle m’a donné matière à penser, je pense que cette idée pourra peut-être heurter certaines spiritualités.

En tout cas, ce texte que j’estime le meilleur de tout le recueil s’avère époustouflant par cette vision du diable, par sa description de l’Inquisition et par son personnage principal aux vues ouvertes et franches. Une merveille !

Les Chuchotements de la Lune nous emmène de nouveau au Japon. La nouvelle est très courte, aussi me contenterai-je de la résumer ainsi : les samouraïs d’un clan dont la chute paraît proche doivent mener une ultime bataille. Ici, la poésie de certaines images (lune, cerisiers, lucioles) vient contrebalancer la violence de la guerre qui demeure atténuée dans ce texte, comme en retrait. Un retrait bienvenu après les premiers textes du recueils qui nous traînait en plein champ de bataille et, une fois encore, une belle évocation de l’esprit japonais de l’époque.

Saint Basile le Victorieux se déroule en Russie. Le Grand Prince, qui a acquis le pouvoir en assassinant son frère aîné qu’il jugeait inapte à régner sur Kostov, doit protéger la ville des Mongols. Et la relique de Saint Basile le Victorieux, son crâne, semble bien opérer des miracles ce faire… or, les origines de ce crâne sont teintées de noirceur. Un beau récit fantastique dont la chute apporte toute sa saveur – noire, évidemment.

Le Minotaure de Fort Bull retourne aux États-Unis, durant la guerre de Sécession. Le narrateur est un homme défiguré lors d’un combat. Muté, il construit une forteresse intenable. Il se jette à corps perdu dans la bataille, résolu à gagner à défaut de pouvoir être regardé à nouveaux dans les yeux. Point de trace de fantastique ici, mais le récit hargneux autant que froid d’un homme auquel on a renié l’humanité, en raison de sa blessure. Un personnage dont on ne sait que penser : le détester ou le plaindre ?

Les Mange-Sommeil, enfin, clôt le récit avec une histoire plus légère, presque lumineuse malgré sa tristesse. Connie, une petite fille irlandaise, vient de perdre son petit frère Kenneth. Trop jeune pour appréhender ce qu’est vraiment la mort, elle se persuade que Kenneth s’est transformé en lutin. Elle en croise d’ailleurs un qui le lui confirme, même si ce dernier ne lui avoue pas qu’il enjolive, ayant lui-même perdu sa soeur et désirant consoler quelqu’un. Une jolie nouvelle sur le deuil, la vision qu’en ont les enfants, sur l’émerveillement de l’enfance trop vite évanouie avec l’âge adulte. De quoi achever le recueil sur une note plus lumineuse malgré son sujet, après tant de récits si sombres.

Au final, ce recueil empli du fracas des armes explore la psyché de l’âme humaine lorsqu’elle est confrontée à ses instincts les plus noirs, tout en évoquant, ici et là, les plus beaux actes dont elle peut malgré tout faire preuve. Des personnages ambivalents pour beaucoup, complètement corrompus pour certains et innocents pour d’autres, des situations violentes, souvent, sanglantes. Un recueil qui témoigne une fois de plus du talent d’Armand Cabasson. Les âmes sensibles éviteront les nouvelles 1348 et Le Roi Dieu-Loup, qui sont à mes yeux les plus difficiles à lire au vu du niveau de violence décrite, en revanche les autres valent leur pesant d’or, en particulier Giacomo Mandeli et Les Mange-Sommeil.

Éditions ActuSF, 2013, 214 pages.

Challenge nouvelles & novellas

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1 commentaire

Publié par le 30 août 2013 dans Lecture

 

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