Publié dans Lecture

Des vampires dans la citronneraie, Karen Russell

Quatrième de couverture

Finaliste du Prix Pulitzer pour son formidable roman Swamplandia, la jeune Karen Russell, à l’imaginaire débridé, excelle dans tous les registres et s’impose une fois encore, avec ce recueil, comme un maître du réalisme magique.

Des fillettes retenues prisonnières dans une manufacture japonaise sont lentement métamorphosées en vers à soie… Une masseuse se découvre dotée d’étranges pouvoirs en manipulant les tatouages d’un jeune soldat revenu d’Irak… Deux vampires prisonniers d’une citronneraie brûlée par le soleil tentent désespérément d’étancher leur soif de sang, au risque de mettre un terme à leur relation immortelle… 

Autant de mondes parallèles fascinants, entre mythe et réalité, qui confirment la subtile extravagance et l’inventivité hors pair d’un des meilleurs écrivains de sa génération.

Mon avis

C’est la quatrième de couverture de ce recueil qui a attiré mon attention. Et je n’ai pas été déçue ! Des vampires dans la citronneraie est un superbe recueil où chaque nouvelle se situe sur cette frontière mouvante qui sépare le réalisme du fantastique. Difficile, donc, de coller une quelconque étiquette de genre sur ces textes, aussi nous contenterons-nous de celle de « réalisme magique« .

De quoi parlent ces textes ? La nouvelle d’ouverture, Des vampires dans la citronneraie, nous présente des vampires qui cherchent à étancher leur soif inextinguible à l’aide de citrons. On trouve d’emblée le cadre réaliste (l’Italie contemporaine) et la touche fantastique (les vampires), bien que les créatures aux dents longues en question n’aient que peu de rapport avec celles du folklore. L’histoire est à l’image des citrons : acidulée, tirant même sur l’amer. Karen Russell a su bien rendre la quête de ces êtres pour apaiser leur soif.

Vient ensuite un texte plus dérangeant. De la soie pour l’Empire met en effet en scène des jeunes filles japonaises qui se métamorphosent lentement en vers à soie. Métaphore de l’exploitation des ouvriers par l’industrie (qu’il s’agisse de celle des animaux ou de celle des hommes), ce très beau mais très perturbant texte témoigne d’une capacité à brosser de subtils mais forts portraits de femmes. De fait, le dérangement finit par disparaître pour laisser place à un final superbe.

Alors que la nouvelle précédente laisse quand même une impression positive, Une armée de mouettes à Strong Beach, 1979 va nous entraîner sur la pente inverse. Le langage de l’auteur se fait ici plus proche de la voix interne du narrateur, Nal, un jeune ado qui a vu sa seule porte de sortie vers un avenir meilleur lui être claquée au nez. Il découvre par hasard un nid formé par les mouettes qui envahissent la plage lors de cet été morne. Nid fabriqué à partir de tickets, coupons, et autres menus objets qui sont pourtant autant de facteurs d’influence majeurs sur la destinée des habitants. Une armée de mouettes à Strong Beach, 1979 nous glisse habilement dans la peau de ce garçon affligé par un avenir aussi obscur que morose.

La Fenêtre de la Hox River nous emmène cette fois au temps de la colonisation des Etats-Unis. On y suit la quête acharnée de colons pour obtenir un titre de propriété sur une terre plus que rétive à leur permettre de subvenir à leurs besoins. Très peu de surnaturel dans ce texte, cette fois, voire même pas du tout, malgré certains passages oniriques. Mais cela n’empêche pas la nouvelle de transmettre l’espoir qui confine à la folie de ces personnages qui cherchent à devenir propriétaires de leur terrain, aussi aride soit-il.

La Grange à la fin de notre mandat offre une petite pause bienvenue après ces textes qui exploraient le renoncement désespéré et l’acharnement fou. D’anciens présidents américains se réincarnent en chevaux, dans une mystérieuse Grange. Une nouvelle douce-amère dans laquelle on se laisse emmener tranquillement, en souriant parfois face à ces équidés autrefois hommes les plus puissants du pays.

On continue dans le léger, mais cette fois sous le signe de l’absurde avec Règles à respecter pour soutenir son équipe dans l’Antarctique qui évoque toute une série de conseils pour les supporters des Krills – équipe qui perd systématiquement ses matches contre les Baleines. Absurde, mais aussi un peu triste.

Retour à une nouvelle très forte avec Les Nouveaux Vétérans. Je vous défie de ne pas avoir les tripes nouées en lisant ce récit d’une masseuse qui se découvre un étrange pouvoir alors qu’elle s’occupe d’un vétéran, traumatisé par la perte d’un camarade et qui porte un tatouage à sa mémoire. Le texte évoque avec brio le syndrome du stress post-traumatique mais aussi, à travers le personnage de la masseuse, le poids de certaines épreuves qui finissent par engluer dans une routine malheureuse. Les deux personnages sont construits très finement et le pouvoir de Beverly, la masseuse, va peut-être pouvoir aider ces deux êtres à retrouver une sérénité d’esprit. Peut-être.

On poursuit dans l’émotion avec La Marionnette sans sépulture d’Eric Mutis qui a pour personnage principal et narrateur un adolescent bagarreur. Habitué à harceler d’autres élèves, Larry et ses amis vont un jour faire une étrange découverte : quelqu’un a attaché à un arbre une marionnette grandeur nature à l’effigie de l’une de leurs anciennes victimes, qui a quitté la ville depuis. Dans ce texte final, l’auteur donne de la voix à ces terreurs de cour d’école. Et, au final, confronté à cette imitation sans vie d’Eric Mutis, Larry va réaliser à quel point il cherche une rédemption – en vain.

Huit textes, huit parcours de personnages aux vies désespérées lancés dans une quête du bonheur qui n’aboutira pas forcément. Huit nouvelles qui se trouvent à mi-chemin entre l’émerveillement et l’effroi et qui, servies par une plume maîtrisée, offrent au regard du lecteur l’exploration de ces failles qui hantent l’humain.

Un bijou acide, adouci par une pointe de sucre.

Éditions Albin Michel, 303 pages, 2017

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