Une chambre à soi, Virginia Woolf

Quatrième de couverture

Bravant les conventions avec une irritation voilée d’ironie, Virginia Woolf rappelle dans ce délicieux pamphlet comment, jusqu’à une époque toute récente, les femmes étaient savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, nécessairement, réduites au silence. Il manquait à celles qui étaient douées pour affirmer leur génie de quoi vivre, du temps et une chambre à soi.

Mon avis

Je ne me rappelle plus où j’ai vu ce titre, au sein d’une bibliographie. Était-ce dans une liste d’ouvrages féministes à lire ? Je ne me souviens plus. Toujours est-il que ce livre avait retenu mon attention car il évoquait les femmes et l’écriture – deux sujets qui me concerne ^^ C’était aussi l’occasion, pour moi, de découvrir la plume de Virginia Woolf, une autrice passée à la postérité.

Une chambre à soi est un essai et non pas un roman, même si l’autrice se glisse dans la peau d’une romancière fictive pour explorer son sujet (et ainsi mieux éviter les reproches des critiques masculins) (on va y revenir plus tard). Le point de départ d’Une chambre à soi c’est, pour la narratrice, de répondre au sujet qui lui a été posé, à savoir : les femmes et le roman. À partir de là et au fil de ses pérégrinations tant à l’université qu’en bibliothèque pour nourrir sa réflexion, la narratrice va partager avec nous tout ce que ces deux mots mis en rapport lui évoque.

Une chambre à soi à beau avoir été publié pour la première fois en 1929, son contenu reste d’une grande modernité. La plume de Virginia Woolf n’a rien perdu en terme d’accessibilité et d’ironie – ah ! Cette délicieuse façon, si anglaise, de placer une phrase mordante sous une exquise politesse ! – et ses réflexions sont toujours d’actualité.

Virginia Woolf creuse son sujet sur 171 pages – cela paraît court et pourtant, son propos est extrêmement riche. Au point que je me suis d’ores et déjà promis de relire régulièrement cet essai, qu’il me semble en effet indispensable de lire au moins une fois dans sa vie, que l’on soit une femme ou pas, d’ailleurs. C’est riche au point que je sais déjà que je terminerai cette chronique en ayant l’impression de n’en avoir pas assez dit sur ce livre.

En plus d’explorer la condition féminine et ses contraintes, l’écriture et ses affres, la narratrice tente d’imaginer ce qu’aurait laissé à la postérité la soeur de Shakespeare. Conclusion : elle aurait péri jeune, son génie étouffé, et n’aurait jamais pu laisser libre cours à sa créativité. Pour exemples, Virginia Woolf prend entre autres Lady Winchilsea, poétesse des XVII-XVIIIe siècles. Elle écrivit entre autres sur la condition des femmes de lettres de son époque. La narratrice souligne comment ses écrits furent moqués, voire conspués par des critiques – tous masculins. Cet exemple est cité au fil de toute une recherche de la narratrice, qui s’étonne qu’il n’y ait aucune oeuvre écrite signée de la main d’une femme avant une époque assez récente. C’est de là qu’elle relie l’expression de la créativité littéraire féminine aux contraintes que les femmes subissent, de manière générale, au quotidien.

Ce ne sont pas là les seuls sujets de l’essai. Il est abordé également la question du jugement des écrits féminins (souvent par des hommes), de la construction psychologique des femmes (dans des livres écrits par des hommes), et, de manière plus large, de la façon dont sont perçus (par des hommes) les femmes qui se lancent dans l’écriture. Chaque fois, Virginia Woolf utilise des tournures de phrase si ironiques que j’en souriais. Elle a une façon exquise de tenir des propos acérés (mais bien vus) sans laisser la moindre aspérité où un détracteur pourrait s’accrocher (et donc l’attaquer). Une façon de faire qu’elle revendique même – certaines lignes sont très claires quant au fait qu’elle ne désire pas s’exprimer autrement pour ne pas prêter le flanc à de virulents critiques masculins. Et c’était en 1929 !

Virginia Woolf – à travers sa narratrice – conclut que, pour pouvoir écrire, une femme a besoin d’argent, de temps et d’une chambre à soi. On pourrait penser qu’aujourd’hui, en 2019, les femmes n’ont jamais eu autant d’argent, de temps et de chambre à elles. Qu’elles peuvent donc écrire comme bon leur semble. Eh bien… c’est justement parce que cette pensée s’avère fausse que j’ai lu ce livre avec un grand intérêt. Il suffit de voir le portrait de l’auteur-type de la rentrée littéraire 2018 dressé par Livres Hebdo pour s’en convaincre : l’auteur moyen est un homme de 55 ans. Un portrait-type qui, vu de plus près, montre les inégalités qui persistent entre auteurs et autrices.

Les femmes travaillent davantage qu’en 1929, c’est un fait. Mais leur salaire reste en-dessous de celui des hommes et, en cas de grossesse, ce sont souvent elles qui aménagent leur temps de travail (ce qui s’accompagne d’une baisse de salaire), voire ne travaillent plus. On pourrait dire qu’elles ont du temps pour écrire, à présent qu’elles n’ont plus à gérer toutes les tâches de la maison et que les nouvelles technologies sont là pour en gagner, du temps. Mais la répartition des tâches – qui reste inégale, malgré la progression – tend à faire mentir cela. Surtout quand l’autrice doit cumuler travail hors écriture et écriture ! Et la chambre à soi, quand même ! Me direz-vous. Ce à quoi je vous réponds : et la charge mentale ? Eh oui. Même si une autrice a la chance de disposer d’une pièce pour elle seule, pour écrire, la charge mentale pèsera toujours dans un coin de sa tête, l’empêchant d’être pleinement sur son établi. Et s’il y a des enfants… Peut-on dire qu’une femme dispose d’une chambre à elle, rien qu’à elle, lorsque des enfants s’ajoutent à l’équation ? J’avais lu, un jour, que Ray Bradbury était reconnaissant que sa femme gère les enfants pendant qu’il écrivait. L’inverse est-il vrai ?

Ce dernier paragraphe, loin de vouloir lancer des polémiques, est surtout là pour vous souligner à quel point Une chambre à soi, bien qu’ayant 90 ans, reste d’actualité. La plume de Virginia Woolf est toujours aussi incisive malgré son presque-siècle. Un essai qui fait mouche !

Éditions 10/18, 171 pages, 1996

Publicités

4 réflexions sur « Une chambre à soi, Virginia Woolf »

  1. Je n’ai lu qu’un seul roman de Virginia Woolf, mais bon sang, quelle plume !
    Tu as dû te régaler, même si Une chambre à soi est un essai… 😉
    A ce sujet, il y a un article sur George Sand dans le dernier numéro du magazine Flow, et justement, on y retrouve des exemples de ces acerbes critiques masculines vis à vis des autrices, certaines sont très WTF!
    Merci pour ce retour, j’ai l’impression que c’est une lecture qu’il faudra que je m’offre à l’occasion (quand j’aurai éclusé mes Mona Cholet, Marie de Gournay, Epictète et tout ce que je stocke depuis des mois de façon générale…)

    1. C’est un indispensable, qui te parlera sûrement ! 🙂 De mon côté, je note que je dois explorer davantage sa bibliographie. Et je jetterai un oeil à Flow, merci pour l’info ! 😉

Répondre à Lullaby Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.