Baba Yaga a pondu un oeuf, Dubravka Ugresic

Quatrième de couverture

Pupa, une ex-gynécologue acerbe au corps tout fripé, décide d’offrir à ses deux amies des vacances luxueuses dans un spa à Prague. Beba, une ancienne infirmière aux cheveux blonds et aux seins énormes, est la reine des lapsus et cite constamment des poèmes qu’elle n’a jamais appris. Kukla, une grande femme élégante, a été veuve plus souvent qu’à son tour. Pendant leur séjour, ce trio étonnant de vieilles sorcières vivra de folles aventures dans un décor de massages, de mousse, de jeux de hasard : elles croiseront un jeune masseur dont le membre est perpétuellement au garde-à-vous, un Américain richissime, un mafieux russe ruiné et un médecin spécialiste de la jeunesse éternelle…

Mon avis

Ce roman au titre et à la couverture évocateurs de la célèbre sorcière slave avait titillé ma curiosité lors de ma veille, à la bibliothèque municipale où je travaille. Je l’ai donc emprunté lorsqu’il est arrivé sur nos rayonnages.

En quatre jours, je l’avais lu ! 🙂 Baba Yaga a pondu un oeuf est un roman atypique. Il se divise en trois parties : dans la première, la narratrice (double de l’autrice) rend visite à sa mère restée à Zagreb, sa mère âgée dont la mémoire fuit et qui a besoin de l’aide de voisines pour subvenir à ses besoins. Sa mère, pour qui elle ira sur les lieux où la famille a vécu autrefois, pour raviver lien et souvenir. La deuxième partie – la plus longue – suit le trio mentionné sur la quatrième de couverture. Trois vieilles femmes en goguette – Pupa qui est impotente, Beba qui déprime et Kukla l’élégante – qui ont toute une vie derrière elles et qui, au fil de leurs aventures tragi-comiques, découvriront qu’elles ont encore toute une vie devant elle ! Enfin, la troisième partie est rédigée de la plume d’un personnage croisé dans la première partie, et nous dévoile tout le folklore lié à Baba Yaga, ainsi que la façon dont l’autrice a intégré ce thème dans son roman.

Baba Yaga est, bien sûr, une figure centrale dans ce roman. Elle n’apparaît pas en pleine lumière, mais cachée entre les lignes, dans des indices, des détails, des attitudes de personnages. De la même façon, l’oeuf du titre revient de façon récurrente au fil du roman, référence explicite à un conte qu’un personnage récite. Les contes slaves – dont Baba Yaga est issue – dansent là, entre les phrases, cachés derrière des petits détails que l’on se réjouit de saisir, tels des petits Poucets en promenade en forêt.

La vieillesse au féminin est aussi un autre thème central. Dubravka Ugresic dépeint, au fil des trois parties de son roman, différents aspects de ce troisième âge que notre société d’aujourd’hui a tellement en horreur qu’elle s’applique à bombarder les femmes de publicités pour cosmétiques rajeunissant. Être une femme vieille, c’est porter le double fardeau de son sexe et de son âge, dans un monde patriarcal. De fait, la troisième partie évoque sans fard cet aspect là. Son évocation de Baba Yaga m’a souvent fait penser à la section consacrée aux vieilles femmes dans Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet.

Le ton varie au fil des pages : la première partie pourrait paraître empreinte d’une mélancolie, d’une certaine tristesse à voir la mère de la narratrice figée dans ses petits rituels. La seconde, avec ses personnages secondaires hauts en couleur, quitte doucement cette mélancolie pour une attendrissante tragicomédie. La dernière, enfin, sous son vernis d’essai, offre une analyse cinglante de la société, avec un féminisme marqué. Les pages finales sont d’ailleurs un délice que je vous laisse découvrir ! Elles m’ont donné l’impression de voir Baba Yaga là, près de moi, souriant largement. Un sourire à la fois chaleureux et menaçant. Un sourire de vieille sorcière. Un sourire digne de l’ambivalence du personnage. Un sourire qui rappelle ce qu’elle était, autrefois, et ce qu’elle pourrait être, à nouveau.

Enfin, on ne peut pas mettre de côté les témoignages de la nationalité de l’autrice, qui a connu certaines périodes troubles de son pays. Ses personnages, principaux ou secondaires, ont tous vécu les remous qui ont parcouru l’Histoire de leur pays. Pupa, dont le douloureux passé ne sera dévoilé qu’à la fin de la deuxième partie. Le passage du communisme au capitalisme sauvage, qui a modifié le quotidien de bien des gens, et pas toujours selon leurs espérances, pour ceux qui se battaient pour la liberté. La guerre en Yougoslavie, avec le personnage de Mevludin, qu’une blessure de guerre afflige d’une érection permanente qui le handicape au quotidien. Les familles éclatées par l’Histoire.

Au final, Baba Yaga a pondu un oeuf est un roman qui reprend avec subtilité et justesse une figure célèbre des contes slaves, la mêle au thème de la vieillesse féminine et au passé mouvementé du bloc yougoslave et de son éclatement, un roman au style charmant pimenté d’un peu de gouaille, digne des conteuses les plus douées, un roman qui revisite les thématiques des contes slaves pour mieux les intégrer à notre monde contemporain.

Un roman que je me suis régalée à lire, qui m’a fait m’interroger sur mon propre rapport à la vieillesse – après tout, personne ne peut échapper au cours du Temps ! – et qui m’a rappelé des lectures sur la figure de la sorcière. Je vous le recommande chaudement ! 🙂

Éditions Christian Bourgois, 2021, 440 pages

5 commentaires sur « Baba Yaga a pondu un oeuf, Dubravka Ugresic »

    1. Oui, il est très bien ! Il reste assez atypique dans sa construction, mais quand on connaît un peu le folklore russe, c’est passionnant à lire (la troisième partie est très instructive). Et la thématique de la vieillesse au féminin est rarement abordée, surtout sous cet angle. Avec un aspect tragi-comique assez savoureux ! 🙂

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