L’Oeil de Satan

Texte rédigé dans le cadre des 24h de la nouvelle 2016 – tous droits réservés.

smith-1139033_1280
Image issue de Pixabay (CC)

1482
— Jehan !

La voix bourrue du forgeron résonna dans l’atelier, malgré le grondement des flammes dans le four qui emplissait l’atelier de leur chant infernal.

— Où est encore fourré ce gamin ? grommela l’artisan alors que son apprenti n’apparaissait toujours pas.

— Me voilà, maître !

Un adolescent accourut, les joues rouges et luisantes. Des mèches de cheveux bruns collaient à son front et de la suie comme des traces de brûlures marquaient son tablier de cuir.

— Tiens-moi ça, veux-tu ?

L’homme lui tendit un long et large morceau de cuivre. Jehan le saisit par la partie froide et posa son extrémité chauffée au rouge sur l’enclume pour que son maître puisse le marteler et lui donner la forme appropriée.

Cela faisait un an qu’il était entré comme apprenti au service de Pierre Faure, un an qu’il n’avait pas revu sa famille. Mais son maître, malgré son caractère d’ours, se montrait satisfait de ses progrès et l’adolescent espérait revenir dans son village, au terme de sa formation, pour y monter son propre atelier. À condition, bien sûr, que leur seigneur l’accepte, mais s’il obtenait de bonnes recommandations…

Le martèlement métallique ramena Jehan au temps présent. Point de rêveries ! Il avait encore de longues années d’apprentissage devant lui. Et il n’était pas si mal, en ce bourg où il s’était fait de bons amis.

1996

— On fait la course ?

Le bois s’étendait à leurs pieds, au bas d’une pente raide et rocailleuse, tel un royaume plein de promesses. Les arbres clairsemés étaient entourés de buissons dont les feuilles avaient tourné au jaune sous la sécheresse.

— J’parie que j’arriverai le premier !

Damien fila vers son vélo négligemment posé dans l’herbe, le redressa, l’enfourcha puis attendit le départ. Xavier, qui avait proposé la course, et Stéphanie l’imitèrent. Cette dernière, en posant ses fesses sur la selle, esquissa un sourire narquois. Elle était la plus rapide de la bande, et ils le savaient, mais ils ne cessaient de mesurer leurs vitesses respectives, en ces longues et ennuyeuses vacances d’été. C’est qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, dans ce patelin, si ce n’était vagabonder dans les bois, y jouer aux explorateurs, au ballon dans la clairière, ou se bagarrer.

Encore qu’ils se bagarraient moins, cet été-là. Elle espérait que ce n’était pas l’entrée au collège, à la rentrée prochaine, ou les transformations amorcées par son corps qui avaient commencé à bâtir ce mur entre eux. La bande faisait les quatre cent coups depuis le CE1 et Stéphanie, qui avait toujours préféré les jeux et les manières décontractées des garçons, n’avaient pas envie que cela cesse, ni que son propre corps ne se mette à la trahir.

Elle souffla une mèche de cheveux roux qui lui tombait dans la figure et en profita pour chasser ses inquiétudes. Lorsque Damien lança le départ, elle appuya de toutes ses forces ses pieds sur les pédales. Obéissant, son vélo prit de la vitesse, le vent souleva ses cheveux et rafraîchit son visage, puis ce fut la descente, périlleuse, le long de la pente et l’adrénaline qui explosa avec sa joie.

1482

Jehan et son maître travaillèrent toute la journée. Il y avait beaucoup à faire, en cette saison, de nombreux cercles à forger pour les tonneaux du vigneron, des outils à refaire pour les paysans comme les autres artisans qui en avaient également besoin. Pierre Faure étant le seul forgeron du village, il ne chômait jamais.

Lorsque le crépuscule tomba, assombrissant les cieux de ses doigts bleu nuit, ils travaillaient encore mais chacun savait que le temps du repos s’approchait. Jehan alla raviver le feu du haut fourneau où le métal achevait de se ramollir pendant que son maître s’asseyait un instant et s’épongeait le front avec le bras.

C’est alors qu’un coup retentit à la porte.

— Qui c’est donc qui vient à c’t’heure ? bougonna le forgeron, fronçant ses gros sourcils noirs.

Il se leva néanmoins et se rendit à la porte de l’atelier, qu’il avait pourtant laissée ouverte.

Une haute silhouette enveloppée d’un mantel noir, la tête dissimulée par un large capuchon de la même couleur, attendait sur le seuil.

— L’est un peu tard pour une commande !

Pierre croisa les bras sur son imposante poitrine. Visiteur habillé noblement ou pas, les honnêtes gens ne venaient pas lui demander quelque tâche à la fin du jour. Et Pierre, qui se savait sous la protection du seigneur local, n’avait cure de l’opinion des étrangers, quel que fut leur rang.

— Pardonnez mon intrusion tardive, fit l’autre d’une voix doucereuse, mais c’est que je vis loin. Je ne peux, hélas, attendre demain pour passer commande, car je dois de m’en retourner chez moi au plus vite.

Le forgeron décroisa les bras. L’explication était valable. Il fit un signe de tête vers l’atelier.

— Entrez donc, messire.

L’inconnu se coula dans la forge. Il s’approcha du fourneau où vrombissait joyeusement les flammes comme un cheval fatigué se précipiterait vers un bac d’eau, ce qui surprit Jehan. La chaleur dégagée par le brasier était telle qu’il dégoulinait de sueur et l’étranger n’en semblait pas le moins du monde incommodé.

— Voyez-vous, commença celui-ci, j’ai besoin d’un objet spécial. Très spécial. Pas un bijou, même s’il s’en approche par la forme, ni un talisman, mais un croisement entre les deux.

Il sortit d’une bourse une obsidienne taillée en demi-sphère. La pierre noire luisait sous la lueur dansante des flammes d’un éclat qui mit l’apprenti mal à l’aise. Le forgeron, quant à lui, saisit le minéral sans présenter d’appréhension et l’étudia.

— Pourriez-vous me le sertir dans du fer ? demanda finalement l’étranger. J’ai perdu un œil, lors d’une bataille. Et comme j’ai les yeux noirs, cette pierre le remplacera idéalement.

— Ma foi…

Pierre, l’obsidienne toujours à la main, se gratta la barbe.

— C’est une demande bien peu commune, mais oui, je peux honorer votre commande.

L’inconnu, qui n’avait toujours pas ôté sa capuche et dont les traits demeuraient invisibles, parut soulagé.

— Vous serez grassement rétribué. Voici une avance.

Il jeta sur l’enclume une petite bourse dont le contenu tintinnabula puis il repartit d’un bon pas vers la porte. Mais, avant de prendre congé, il leur précisa :

— Je reviendrai dans sept jours.

— Bien, messire.

Pierre s’inclina et l’autre prit congé.

1996

Étalés dans les herbes hautes et sèches de la clairière, leurs vélos appuyés contre un tronc à quelques mètres, les trois enfants reprenaient leur souffle. Après la course qui les avaient emmenés à l’extrémité du bois, ils avaient effectué un demi-tour à vitesse plus modérée en coupant à travers champs. Puis, ils avaient rejoint la clairière où s’était disputée plusieurs parties de ballon, avant de s’écrouler avec bonheur sous les rayons à peine déclinants du soleil.

C’était l’été, et la nuit ne viendrait pas de sitôt. Chacun avait, dans les paniers suspendus à leurs deux-roues, de quoi grignoter pour le dîner et ainsi profiter encore de quelques heures de liberté avant de devoir regagner le domicile et l’autorité parentale.

Stéphanie, qui commençait à s’ennuyer, se redressa.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Xavier s’appuya sur un coude et entreprit de déterrer des touffes d’herbe.

— J’sais pas.

— On joue aux pirates ! s’écria Damien en bondissant sur ses pieds.

Le garçon était passionné par ces bandits des mers et collectionnait les œuvres qui les évoquaient, qu’elles soient de fiction ou restituent plus ou moins fidèlement leur existence et leurs activités.

— Encore ! soupira Xavier en retombant sur son dos.

— Moi, j’suis pour ! fit Stéphanie en agitant joyeusement la main.

Ce n’était pas qu’elle aimait particulièrement les pirates – en fait, elle détestait ces histoires de borgnes dont une main était remplacée par un crochet – mais le jeu des pirates consistait surtout à fouiller une zone du bois. En son for intérieur, la fillette était persuadée qu’un trésor se cachait dans ces lieux que l’on appelait le Bois d’Or Noir. Un tel nom ne pouvait qu’indiquer qu’un jour lointain, quelque riche personnage y avait enterré son magot, non ?

1482

Tandis qu’il tenait d’une pince le fer chauffé et à moitié tordu, Jehan examinait d’un œil inquiet son maître. Cela faisait six jours qu’il travaillait sans relâche sur la commande du mystérieux visiteur. Pourtant, une telle réalisation aurait demandé, en temps normal, seulement quelques heures, voire une journée de labeur. Mais le fer persistait à refuser de prendre la forme voulue par l’artisan et un tas de métal inutilisable gisait dans un coin de l’atelier, rappel cruel des nombreux essais de Pierre.

Mais ce n’était pas cette étrange incapacité du métal à répondre aux marteau et burin du maître qui alarmait l’apprenti. C’était la tournure que prenait son humeur. Une lueur folle s’était allumée dans ses yeux noirs et il ne prononçait plus un mot, pas plus qu’il ne saluait les habitants du village qui venaient chercher ou passer commande. Il les mettaient dehors, sans ménagement, sans une parole, sans une explication ni même une excuse. Il n’avait même pas chômé lors du jour du Seigneur, négligeant de se rendre à la messe.

Jehan s’interrogeait. Jamais il n’avait vu son maître ainsi. Par ailleurs, la pierre noire le remplissait d’une frayeur sourde, comme si ses instincts lui criaient de s’en tenir éloigné, alors que Pierre ne cessait de la manipuler pour tenter de comprendre quelle meilleure forme donner au fer afin d’y sertir l’obsidienne.

Et, en ce septième jour, l’inconnu allait revenir pour prendre possession de sa commande. Qui n’était pas prête. Et le forgeron se courbait de plus en plus, ses traits assombris, le regard hanté, sur son ouvrage qui refusait, pour la première fois, d’obéir à sa volonté.

1996

Stéphanie buta sur quelque chose, trébucha et tomba de tout son long sur le sol caillouteux. Quelques touffes d’herbes et un petit buisson épineux amortirent sa chute, non sans la griffer au passage.

— Ouille ! C’est quoi ce machin ? grommela-t-elle en se retournant, toujours étalée par terre.

Le coin d’une caisse – tout du moins, ça ressemblait à une caisse en bois – dépassait légèrement de la terre sèche.

1482

— Mon père ?

Jehan tambourinait à la porte de la petite bâtisse, adossée à l’église du village, où vivait le prêtre. Il faisait nuit noire et l’adolescent avait posé sa lanterne à ses pieds. La petite flamme vacillante repoussait vaillamment une flaque de ténèbres.

— Mon père ?

Le cœur de Jehan battait comme un tambour. Sa peau était hérissée de chair de poule et son sang semblait s’être changé en eau glacée. Le battant de bois s’ouvrit enfin et laissa place à une figure encore toute chiffonnée de sommeil, une tunique passée à la hâte.

— Jehan… soupira l’homme d’Église en reconnaissant le jeune homme.

— Mon père, pardonnez-moi de vous déranger à une heure aussi tardive, mais il est arrivé malheur à mon maître !

Le prêtre jaugea l’adolescent pâle et tremblant, tel un frêle roseau dans une nuit de tempête. Une comparaison qu’il n’aurait jamais jugée possible avec ce garçon bien poussé, aux bras et aux épaules massifs. Aussi se garda-t-il de le réprimander et le fit-il entrer.

— Raconte-moi, fit-il sans ambages.

Le garçon se signa.

— Mon père… pardonnez mes mots en ces lieux mais… j’crois bien que le diable a pris son âme.

Le prêtre, qui avait commencé à verser du vin dans un gobelet pour ravigoter les nerfs perturbés de l’adolescent, en laissa tomber le pichet. Une flaque rouge sombre se répandit à ses pieds.

— Que dis-tu ?

Et Jehan raconta.

1996

Stéphanie jeta un coup d’œil aux alentours. Ses deux amis étaient hors de vue, fouillant d’autres secteurs. Satisfaite – elle pourrait ainsi garder sa trouvaille pour elle seule – elle entreprit de creuser la terre et de dégager la caisse, à l’aide d’une pierre pour mieux fragmenter le sol durci par la sécheresse de cet été sans pluie.

1482

Son récit terminé, Jehan attendit. Le prêtre, silencieux, réfléchissait.

Le village était paisible et jamais il n’avait eu à faire au Malin. Mais là… il connaissant Jehan. Ce n’était point le genre de garnement à proférer des mensonges ou à donner dans la mauvaise farce. De plus, le garçon était pieux – il le voyait chaque dimanche, à chaque office. Et, il s’en souvenait à présent, il n’avait effectivement pas vu le forgeron à la dernière messe. Mais que le Diable en personne s’en soit venu en son village… c’était inconcevable !

Il tapa du poing sur la table et Jehan sursauta.

— Je ne vois qu’un moyen, fit le prêtre résolu.

Il se leva et acheva de s’habilla.

— Attends-moi un instant.

Il prit une lanterne, l’alluma et sortit de sa masure. Il revint quelques instants plus tard, encombré d’une gourde et d’une lourde croix dorée.

— Allons, mon enfant. Comme tu as contribué à forger l’Oeil de Satan, il te faut venir avec moi. Ton aide te lavera de ce péché.

Jehan hocha vivement la tête, les yeux agrandis par la terreur. Il n’avait pas oublié le visage de l’inconnu, ni l’éclat terrible qu’avait pris l’obsidienne lorsque, enfin, le forgeron était parvenu à la sertir, avant de sombrer.

Ensemble, l’homme d’Église et l’apprenti forgeron se mirent en route vers l’atelier, leurs lanternes bravant la nuit profonde d’une double lueur jaune, comme celle qui avait brillé dans les yeux du diable, celui de chair et celui, d’obsidienne, que Pierre était finalement parvenu à sertir lorsque le visiteur s’était enfin présenté à la porte.

1996

Stéphanie avait complètement dégagé le coffret. C’était en fait une petite boîte en bois, rongée par les vers, et elle brisa sans problème le verrou dont le métal avait été corrodé par des années d’humidité.

1482

Lorsque le prêtre et l’apprenti parvinrent à la forge, l’inconnu était toujours là. Penché sur la forme recroquevillée de l’artisan, sa capuche abaissée, il se tourna vers les deux hommes. Le prêtre se signa et Jehan, pour la seconde fois qu’il contemplait l’immonde spectacle, sentit sa vessie se relâcher.

Le visage qui les contemplait était celui du Diable. Deux petites cornes de chèvres, couleur carmin, jaillissaient de son front large et luisant. La peau était de couleur orangée, les orbites soulignées de jaune, les dents, dévoilées par le sourire narquois qu’il arborait, aiguisées comme des poignards. Mais le pire, c’était l’orbite qui voisinait l’œil noir et empli de malice. L’obsidienne y brillait d’un éclat noir et c’était comme plonger son regard dans un puits de ténèbres sans fin.

Le prêtre leva alors la croix et, d’une voix forte, en latin, exhorta au démon de quitter ces terres. Mais la créature ne semblait pas le moins du monde impressionnée, ni par les paroles saintes, ni par la croix, ni même quand le prêtre lui lança le contenu de la gourde – il se contenta d’aller noyer l’eau dans le feu salvateur du fourneau où il se roula, dont les flammes rugirent bien plus fort que d’habitude. Comme si elles avaient reconnu leur véritable maître.

Jehan, qui demeurait à l’écart de ce combat, terrifié, comprit.

Lui arracher son œil. C’était là qu’il tenait l’âme de son maître, là, sans doute aussi, qu’il tenait son pouvoir. Alors, quand le Diable sortit du feu, les vêtements intacts et un sourire triomphant aux lèvres, l’apprenti rassembla tout son courage et se jeta sur lui. Il tendit sa main, les doigts en crochet, vers l’œil d’obsidienne, tout en invoquant l’aide de Dieu de toute son âme.

1996

Stéphanie resta un instant immobile, déçue. Point de pièces sonnantes et trébuchantes, ni de pierres précieuses. Juste un drôle de caillou tout noir, poli et brillant sous le soleil, mais laid et entouré d’un cercle de fer noirci.

Elle le saisit dans sa paume. À sa grande surprise, l’objet n’était pas frais sur sa peau écorchée, mais chaud. Et il lui semblait le sentir palpiter, comme un cœur minuscule.

Au loin, un ricanement s’éleva et elle releva la tête. Elle ne vit rien. Elle se remit debout, glissa la pierre dans sa poche et, abandonnant le petit coffre de bois, elle retourna vers la clairière en hélant ses amis.