Entretien avec Jeanne Mariem Corrèze

Jeanne Mariem Corrèze

Le Chant des cavalières fait partie de mes coups de coeur de l’année 2020. J’ai eu l’occasion de poser mes questions à l’autrice de ce beau roman et voici ses réponses, qui laissent augurer de belles choses pour la suite 😉

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Olala, ça commence fort, elle est trop complexe cette question, haha. Hm, je suis surveillante dans un collège et il se trouve que j’écris aussi parfois. Je profite du confinement pour me décolorer les cheveux. Je préfère quand il pleut et je pense qu’il faut manger les riches pour sauver le monde.

Comment t’est venue l’idée du Chant des Cavalières ?

C’était d’abord une envie de réécrire des parties de la légende arthurienne avec seulement des femmes, puis ça s’est greffé à un univers que je développais à côté, puis j’ai rajouté des dragons… C’est surtout quand j’ai commencé à écrire sur la citadelle de Nordeau que l’ordre des cavalières a pris réellement forme, même si je ne suis pas sûre de me souvenir exactement comment elle m’est venue. Je crois que c’est lors des nombreuses visites de châteaux que j’ai fait au Pays de Galle qu’Acquilon a fini par apparaître, traversant une cour pluvieuse.
J’avais aussi envie d’écrire un personnage aux prises avec la dépression, Sophie, parce que c’est un combat que je mène chaque jour et j’avais peut-être besoin de mettre ce combat sur papier.

Le Chant des cavalières présente un univers de femmes, racisées de surcroît. Ce sont deux éléments dont l’absence est souvent pointée du doigt dans les ouvrages de fantasy, aux personnages majoritairement masculins et blancs. L’abondance de personnages féminins racisés dans ton roman (que j’ai beaucoup apprécié !) répond-elle à cette volonté de diversité dans la fantasy ou l’histoire se présentait-elle déjà ainsi dans ton esprit lorsque tu l’as construite ?

(Je suis super contente de pouvoir répondre à cette question ! C’était très important pour moi) Eh bien, une partie de ma famille est racisée puisque ma grand-mère est indonésienne et même si j’ai un « passing privilege » assez fort, ma sœur et mon père sont racisés, donc la question ne s’est même pas posée. Et puis, pour citer Mathieu Rivero (auteur de Or et nuit entre autres), lorsque l’on regarde le monde autour de soi, on ne voit pas que des mecs blancs cis-genre. Un roman devrait refléter cette réalité, même (voire surtout) un roman de fantasy.
Pour mes personnages, je suis plutôt un peu jardinière dans ma façon d’écrire (je crois), du coup elles ont poussé ainsi, avec leurs différences et leur richesse. Je n’allais pas les forcer à rentrer dans un moule qui ne leur correspond pas. Aussi, j’avais envie d’une fantasy qui ne repose pas sur un peuple blanc homogène mais sur un mélange de culture : le tissage indonésien, les citadelles européennes, la scansion en trois temps iranienne, etc.

L’organisation interne des différentes citadelles, avec ses rangs d’écuyère, de cavalière et de matriarche m’a rappelé, d’une certaine façon, celle d’un ordre religieux (le dogme patriarcal en moins). Que penses-tu de cette comparaison ?

C’est tout à fait ça ! L’ordre des cavalières est à la fois un ordre militaire et un ordre religieux. Même les prêtresses/nonnes de petites bourgades ou villages sont des cavalières, avec un dragon, un manteau et tout le toutime. Pour le coup, j’ai beaucoup emprunté à l’église catholique avec l’idée de confier des enfants à l’ordre, les pèlerins qui viennent de loin voir des reliques de saintes, mais aussi à l’Islam, avec les ablutions, les tapis de prières et les anciennes qui portent le voile.
Bien sûr, cet ordre forme des enfants soldates (entre autres) donc il est particulièrement problématique…

Photographie personnelle

Les liens entre cavalières et dragons sont très forts, dans le roman, avec notamment le tabou concernant la mise à mort d’un dragon. As-tu été inspirée par quelque chose en particulier lorsque tu as construit ces relations entre cavalières et montures ?

Très bonne question, je ne sais même pas si j’y avais réfléchis avant…
Je suis particulièrement intéressée par la notion de tabou et d’interdits sociaux dans un peuple/une société donnée. Il fallait qu’il y ait un aspect un peu sombre autour des dragons, qu’ils soient sacrés à tel point que les toucher serait interdit (peut-être pour évoquer l’interdit de représenter le visage du Prophète dans l’Islam). Et puis j’ai rajouté un côté un peu malédiction, si quelqu’un tue un dragon, iel mourra aussi.
De plus, les cavalières qui perdent leur dragon voient leurs cheveux se teindre de blanc et rejoignent les rangs des Aînées. Leur espérance de vie se réduit aussi drastiquement. Il fallait que cet avantage guerrier trouve une contrepartie.

La construction du roman permet de suivre les progrès de Sophie, de petite fille ignorante à jeune femme qui prend conscience des intrigues tissées autour d’elle, sans oublier de se concentrer sur plusieurs personnages secondaires à intervalles réguliers. Cette construction permet à la fois de s’attacher aux personnages et de découvrir au fur et à mesure ton univers. Avais-tu un plan précis en tête lors de l’écriture ?

Au début pas vraiment. J’avance plutôt à l’aveugle au départ, parce que j’ai besoin d’écrire un peu, de trouver la voix de mes personnages avant de pouvoir poser la suite de l’histoire. Ensuite, je projette vite le plan de quelques chapitres, en une poignée de lignes, pour savoir un peu où je vais, mais sans jamais m’astreindre à un schéma obligatoire. Comme ça, si les personnages décident de faire ce qu’elles veulent, eh bien je peux les suivre sans trop de regrets (même si en général elles avancent grosso-modo dans une direction commune).
Pour la découverte de l’univers je suis une féroce anti-wikipedia. On ne devrait pas accéder à un monde par des entrées encyclopédiques mais par le regard, l’ouïe et le nez, par une promenade ou une poésie. J’avoue, j’ai triché un peu avec les extraits de texte intra-univers au début des chapitres, mais dans le texte même du roman il ne devrait pas y avoir d’explications qui n’ont pas lieu d’être. Je m’explique. Eliane vit au sein des cavalières depuis ses 8 ans, elle connait leurs us et leurs coutumes sur le bout des doigts, elle traverse donc chaque journée sans s’interroger sur le fonctionnement de sa citadelle, de fait, je ne peux donc pas expliquer ce qu’il se passe, autrement qu’en faisant confiance à l’intelligence du lecteur (et avec un bon usage des adjectifs).

Le final du roman m’a bouleversée (doux euphémisme…). Sans gâcher l’histoire aux potentiels futurs lecteurs, peux-tu me dire si ces dernières scènes ont été difficiles à écrire ? As-tu eu du mal à quitter tes personnages, ton univers ?

Je suis très touchée que tu aies été touchée, héhé.
J’ai beaucoup de mal à quitter ce roman, effectivement. Après les dernières touches au texte, vers novembre 2019, je n’ai pas réussi à écrire quoi que ce soit pendant un bon bout de temps, parce que je n’arrivais plus ou je n’avais pas envie d’écrire d’autres personnages que celles du Chant des cavalières. Depuis la sortie du livre c’est allé de mieux en mieux et puis je triche un peu, en ce moment j’écris Myrddin donc je n’ai pas tout à fait quitté mon univers habituel.
Les dernières scènes du roman ont été mes préférées à écrire, sur le moment. Comme j’ai galéré de ouf à me remettre à écrire après Le Chant des cavalières finalement je trouve qu’elles sont passées trop vite et que j’aurais pu faire durer le plaisir. Mais en dehors de ça, j’ai écrit les derniers chapitres d’une traite, à la suite et je pense que j’avais parfaitement trouvé le ton à ce moment et que ce sont à la fois mes préférés et ceux que j’ai le mieux écrit (enfin c’est perso, hein).
Et pour certaines scènes auxquelles je pense que tu penses, oui j’ai pleuré devant mon ordinateur.

As-tu un ou des projets en cours d’écriture ? Peux-tu nous en parler ?

J’en ai plusieurs ! Mais comme je suis assez lente à l’écriture, il va falloir patienter… (enfin normalement). Tous mes projets sont liés au Chant des cavalières de près ou de loin, l’un porterait sur la vie d’Olivia la chercheuse (mais je tâtonne encore sur quelle voix lui donner) et l’autre sur la vie de Myrddin, le mage de feu (mais j’en suis au tout, tout début). Tous deux des personnages que l’on rencontre dans mon roman. Sinon j’écris aussi une nouvelle sur le règne de la Reine Maude du point de vue de sa plus proche conseillère et sœur de cœur : Dame Oréna.

Puisque je parle lectures sur ce blog, tu n’échapperas pas à la question-piège 😉 Quel est ton livre préféré ?

Je vais tricher et en donner trois, héhé. La Terre qui penche de Carole Martinez, superbe plume féminine d’une douce et incisive à la fois. Orgueil et Préjugé de Jane Austen, un classique. Et Les Sentiers des Astres de Stefan Plateau, parce que qu’est-ce que c’est bien écrit ! Ces trois-là je les relis au moins une fois par an.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres auteurs et autrices ?

Trouvez votre rythme d’écriture dans la méthode et dans le style, n’essayez pas de copier ceux des autres sinon le plaisir d’écrire se transformera en corvée.
Et n’oubliez pas qu’en 2020, les mecs cis blancs c’est fini ! ❤

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Entretien avec Laurianne Gourrier

On termine de faire connaissance avec les autrices de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires. Pour boucler cette série d’entretiens, c’est Laurianne Gourrier qui a accepté de répondre à mes indiscrètes questions 🙂

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Laurianne, je vis avec deux de mes semblables humains et deux chats. Dans le civil, je côtoie des collégiens avec la prétention de les faire lire et écrire, et surtout réfléchir au monde qui les entoure… J’enseigne aussi le français, la lecture, et l’écriture au sens propre parce qu’ils viennent de débarquer en France et ont trop peu connu l’école là d’où ils viennent.
Et la nuit, je lis et j’écris. Beaucoup, depuis fort, fort longtemps.

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

Sur l’invitation de Christine Luce, que je ne remercierai jamais assez de m’associer à ce projet fabuleux !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

À peu près tout. J’ai aimé le mélange de légèreté et de qualité que j’avais croisé dans les volumes des Saisons de l’Étrange que j’avais déjà lu, et l’idée d’une collection où les héroïnes sont des écrivaines, et lesquelles ! me plaît énormément. J’aime quand ça défouraille, et je n’aime pas croiser des relents misogynes dans mes lectures, surtout sous les plumes contemporaines. Ça m’irrite, ça m’agace, ça me donne des palpitations.

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Selma Lagerlöf a vécu plusieurs années de son enfance sans pouvoir marcher, et s’est nourrie de légendes et de folklore dans une propriété familiale aux allures de paradis sur terre, dans une famille pieuse. Toutefois, elle ne s’est jamais mariée, une idée d’indépendance que j’aime beaucoup même si les difficultés financières l’expliquent en partie, et sa correspondance révèle que ses sentiments étaient au-delà de la simple amitié pour d’autres femmes. C’est une personne plus complexe que ses apparences de gentille femme de bonne moralité ne le laissent penser. Son père a ruiné sa famille, et le domaine a été vendu en 1887, véritable traumatisme pour elle.
Mon histoire a lieu un an avant. Depuis son enfance, Selma sait qu’elle perçoit des pans de la réalité qui ne sont pas donnés à tout le monde (je n’invente rien, ou très peu : elle rencontre un tomte nommé Nils dans l’un de ses textes célèbres), et se voit contrainte d’enquêter sur des meurtres sanglants, dont les auteurs semblent être des trolls, contrairement à tous les accords qui leur permettent de cohabiter avec l’humanité.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Je mettrai côte à côte deux monstres littéraires, qui m’ont valu de grandes claques : George Sand, en particulier pour Consuelo, peut-être aussi parce que je lui dois mon prénom (si, si, merci Maman !) et Octavia Butler. Ses deux Paraboles ont profondément marqué ma vie de lectrice.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Malgré toute mon affection pour le côté brut de décoffrage des trolls, je crois que ma préférence va à Dracula, et ses avatars à canines.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Véritable piège. À peu près n’importe lequel de Terry Pratchett à choisir dans le cycle des sorcières. La lecture de cet auteur a accompagné vingt ans de ma vie, j’ai pleuré comme une madeleine à son dernier roman. S’il faut vraiment choisir, je dirais Trois soeurcières, pour son atmosphère shakespearienne, ou Mécomptes de fées, pour la réflexion sous-jacente sur le pouvoir des histoires.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Lisez, écrivez, comme le gras, c’est la vie.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Entretien avec Nelly Chadour

On continue de faire connaissance avec les autrices de la Ligue des Écrivaines Extraordinaire. Cette fois, c’est Nelly Chadour qui se colle à l’exercice. Nelly Chadour dont j’ai récemment lu (et adoré !) le roman Hante-Voltige et qui, pour la Ligue, va nous propose un autre roman tout aussi haut en couleur (en tout cas, au vu de ses réponses, il promet de l’être !) :

Bonjour Nelly Chadour, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂

J’aurai volontiers répondu « tout le plaisir est pour moi », mais se prendre un coup de fourche dans la partie la plus joufflue de votre anatomie n’est pas une expérience que je souhaiterais renouveler.
(Quoi ? Démona, méchante ? Seulement en dehors des heures de repas)

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai 43 ans, je suis une employée de bureau bouffée par le stress qui essaie de pratiquer le dessin, la cuisine alternative sans tuer les invités, et des fois j’écris. Des nouvelles et des romans, principalement. Et j’ai réussi à persuader des éditeurs comme les Moutons Électriques, les Saisons de l’Étrange, Rivière Blanche, les Artistes Fous Associés et le Carnoplaste que mes récits souvent sanglants allaient plaire à un large public et rapporter des sommes astronomiques. Haha, les fous !

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

Par le piston, bien sûr ! Quand l’infâ… l’admirable Démona s’est mis en tête d’imiter son abominable cousin, le Maître de l’Étrange pour lancer une nouvelle collection de romans, celui-ci s’est empressé de nous présenter en précisant, le fourbe, que je ne travaillais jamais aussi bien que sous la pression. Et me pressurer, Démona, elle sait y faire, bordel de m… je veux dire, sacrebleu !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Tout d’abord le côté pulp assumé, et l’occasion aussi de nous venger du piteux Abraham Lincoln chasseur de Vampires. Et le fait que le projet soit porté par des femmes nous permettant de lever bien haut l’étendard sans-gland ! (ce jeu de mots vous a été infligé par la Ligue des Écrivaines à l’Humour d’Étron, à ce jour composée d’une seule personne)

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Dans ce roman, j’ai le terrible devoir de faire vivre trois autrices, les Sœurs Brontë. Grand frère et papa Brontë font aussi une apparition. Je reprends des éléments véridiques de leur vie comme point de départ de mon histoire : le jour où Anne et Charlotte voyagèrent jusqu’à Londres pour se rendre chez leur éditeur, George Smith, afin de dénoncer une rumeur prétendant que les trois romans de chaque sœur étaient l’œuvre d’un seul homme. Favorablement impressionné par les écrits de ces femmes, et leur personnalité, Smith leur porta des marques d’affection sous forme de cadeaux, de soirées à l’opéra et de visites de la ville. Dans notre récit, la prise de contact est toujours aussi favorable, mais notre jeune éditeur a la mauvaise idée d’inviter les deux sœurs à assister à un spectacle étrange : le démaillotage d’une momie dans un muséum. Pendant ce temps, Emily, la plus sauvage des Brontë, demeurée dans le Yorkshire pour veiller sur leur frère Branwell malade de l’alcool et de l’opium, voit s’éveiller une créature monstrueuse, enterrée depuis des millénaires dans les landes.
Je me suis énormément penchée sur les personnalités des trois sœurs, leur vie heureuse dans un bled paumé du Yorkshire, au milieu des livres, des soldats de plomb de leur frère, et qui ont donné naissance à ce Royaume Imaginaire qui a occupé les loisirs des quatre enfants, Glass Town, puis, après scission, l’Angra de Charlotte et Branwell et le Gondal d’Emily et Anne. Il y a beaucoup à dire sur cette famille qui a eu un destin assez rock’n’roll malgré une vie qui avait pu paraître sage et rangée : l’alcoolisme du frère, jadis le plus brillant, suite à un échec amoureux, leur mort précoce, la passion pour l’écriture qui les a fait noircir, lettres, cahiers…
Et chaque sœur possédait une personnalité romanesque. La plus fascinante était Emily, peu sociable, préférant les livres et les animaux à la société des hommes, et qui a pourtant dépeint l’enfer des passions humaines dans son seul roman, les Hauts de Hurlevent. Dans mon livre, j’en ai fait une femme d’action, très attachée à sa jeune sœur Anne, douce et pondérée. Toutes deux étaient souvent comparées à des jumelles tant leur lien était fort et j’ai exploité cet amour sororal pour leur faire don d’un pouvoir bien particulier que je vous laisse découvrir.
Quant à Charlotte, j’espère que les lecteurs me pardonneront d’en avoir fait un personnage au physique ingrat (elle portait des lunettes et il lui manquait des dents) un peu maladroit, avec son franc-parler, les élans de courage propres aux grands timides et le petit béguin qu’elle développe pour leur séduisant jeune éditeur (ce dernier point est basé sur une rumeur).
Ah, purée, et ma créature ? Elle sera un peu différente des autres momies. Oubliez les Boris Karloff, Christopher Lee (hé oui, ils furent tous deux créatures de Frankenstein et momies) et Arnold Vosloo, ne pensez même pas aux momies romantiques de Théophile Gautier ; ce cadavre ambulant, je l’ai voulu plus proche des films de John Carpenter. Mais je n’en dirai pas plus.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

J’ai honte mais j’ai toujours eu un faible pour la Comtesse de Ségur. Je ne suis pas sûre qu’on puisse la faire entrer dans la Ligue, mais ses romans me fascinaient tant ils mélangeaient bondieuserie dégoulinante de bons sentiments et cruautés d’un sadisme complaisant (voir les scènes de découpages de poissons par la petite Sophie dans les Malheurs de, le destin d’un des gamins qui s’était moqué de François le Bossu en devenant encore plus infirme que lui ou les camarades de pension d’un des Deux Nigauds qui manquent tuer le jeune héros par du harcèlement très poussé).

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

La Fiancée de Frankenstein du film de James Whale. J’ai un tatouage à son effigie sur le mollet gauche.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

L’Homme qui rit de Victor Hugo. Il traite également de la monstruosité physique en la personne de Gwynplaine, le jeune homme horriblement défiguré, et la monstruosité morale avec la Reine Anne, la Duchesse Josiane et tous ceux qui contribueront de près ou de loin à la triste destinée du personnage-titre. Victor Hugo raconte une histoire simple, magnifie les petits moments de bonté humaine avec une emphase qui confine au sublime, un de ses termes préférés. Et j’aime énormément le personnage d’Ursus, le bateleur verbeux qui maltraite par ses mots aussi bien qu’il sait soigner par ses gestes.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Comme toujours, lire, lire, lire, et les ouvrages les plus variés, pour se forger un vocabulaire, un style, mais sans chercher à écrire à la manière de… Notre travail doit être la somme de toutes nos lectures. Et créer avant tout le récit que nous, lectrices, désespérons de lire un jour, écrire notre roman idéal.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Si je survis à celui-ci !

Entretien avec Marianne Ciaudo

Comment, vous pensiez que la campagne Ulule de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires étant terminée (avec succès !), il en était de même pour les entretiens avec les autrices participant à ce projet ? Que nenni ! Bien que les romans en question ne paraîtront qu’en 2020, je poursuis de mes questions toujours indiscrètes les dites-autrices. Voilà qui permettra de patienter en attendant de découvrir les folles aventures de la Ligue !

Aujourd’hui, c’est Marianne Ciaudo qui m’a gracieusement répondu :

Bonjour Marianne Ciaudo, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂 Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Terrienne (jusqu’à preuve du contraire), Parisienne, et dilettante à plein temps. Je suis adepte des activités chronophages et piètrement rémunérées. Autrice vaguement compétente, photographe amateur, dessinatrice du dimanche et blogueuse épisodique.

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

J’ai été contacté par Melchior Ascaride. J’ai trouvé le projet fun, osé, mais aussi sacrément courageux. Je n’ai donc surtout pas réfléchi et j’ai accepté !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Le concept : chercher des écrivaines classiques, les confronter au fantastique ou à l’horreur, et surtout le faire dans le cadre d’une série uniquement écrite par des autrices. Le milieu du livre en France reste sexiste, choisir de mettre en avant des femmes, surtout dans une littérature de genre réputée masculine, est un acte engagé. Il suffit de regarder les proportions d’autrices invitées en salon par rapport à leurs collègues masculins pour voir l’étendue du problème. Si le sujet vous intéresse, voici un lien de 2016 :
https://www.actualitte.com/article/monde-edition/les-auteurs-francais-en-une-infographie/65803

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Je prends en charge Jane Austen contre le loup-garou. Si je connaissais bien l’œuvre, j’avoue que j’étais très ignorante sur la femme. Les sources historiques que nous avons se composent d’échanges épistolaires partiels, sa sœur ayant brûlé la majorité de leur correspondance. La première biographie a été rédigée par un neveu dont on peut douter de l’objectivité ! Nous avons donc une image très biaisée de Jane.
J’ai choisi de placer l’action en 1800, alors que Jane a 24 ans, juste avant qu’elle ne quitte Steventon, son village natal. Après cette année-là, elle a traversé une longue période de page blanche. Je voulais introduire ma fiction dans la trame de sa vie, même si mon texte n’a rien d’un roman historique ! Nous avons donc une jeune femme célibataire, qui pour l’époque n’est plus de première fraîcheur. Elle a toujours vécu dans cette campagne, au milieu d’une société assez confinée, avec des livres à profusion. Son quotidien est bien tranquille, plan-plan même. L’irruption du mal se fait de façon à la fois violente — une enfant disparaît — et sournoise.
La figure du loup-garou me fascine en tant que monstre, une thématique que j’affectionne beaucoup. Je suis partie de mythes existants, notamment piochés dans le livre « Elle courait la garou » de Claude Lecouteux. Une mine d’or pour les amateurs de légendes ! Puis j’ai ajouté d’autres caractéristiques psychologiques particulières. J’avais une idée très précise de l’adversaire.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Alors, déjà je ne lis que peu de classique. Austen est une exception. Ensuite, je suis incapable de répondre à ce type de question. Par contre, je peux donner quelques noms d’autrices que j’apprécie particulièrement : Ogawa Yoko, Ellen Kushner, Anna Gavalda, J.K. Rowling, Sekiguchi Ryoko, Mayzumi Madoka, Ursula Le Guin, Sylvie Laînée, Virginia Woolf (qui rentre peut-être dans la case classique), et ma lecture en cours Le désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud.
Enfin, je nomme Angela Carter pour la Compagnie des loups. Sans elle, mon texte n’existerait pas.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Cf. question du dessus ! Je suis intéressée par deux types de monstres assez antinomiques : ceux qui sont humains ou avec des caractéristiques humaines, et ceux qui n’appartiennent pas à l’humanité, qu’on ne peut pas appréhender. Je ne me jamais remise de mes lectures de Lovecraft à l’adolescence. Depuis, j’avoue, j’ai un faible pour les tentacules.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Je n’ai déjà pas de couleur préférée, alors un livre… Ça dépend de mon humeur, du sens du vent, du cycle de la lune, de ce qu’il y a dans mon frigo. Bref, impossible de répondre. Par contre, je peux citer quelques bouquins qui ont eu un impact réel dans ma vie : Sur l’onde de choc de John Brunner, Two Boys Kissing de David Levithan, L’éloge de l’ombre de Tanizaki, Lettres d’Ogura de Hubert Delahaye.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Je me contenterai de répéter les conseils de pros que j’applique à la lettre.
Le premier c’est de lire. De lire, de lire et de lire encore.
Le second c’est de lire aussi ce qu’on n’aime pas ! On écoute les conseils de personnes compétentes qui louent la qualité d’un bouquin de façon objective et hop, on s’y met. Même si le sujet nous dérange, même si ce n’est pas le genre ou le style qu’on apprécie. Une lecture ne doit pas être forcément facile et simple. Lire du divertissement apprend, mais lire de grands auteurs avec une voix nous apporte une ouverture, une conscience de ce qu’il est possible de faire.
Lire, c’est aussi du boulot !
J’ajouterai qu’il est important de distinguer si on écrit pour soi (ce qui est à la portée de tous) ou pour être publié. S’exprimer, par l’écriture, le dessin, la danse, la cuisine ou autre, est libérateur, épanouissant. Le faire avec un objectif professionnel demande de l’effort, mais aussi, une étincelle, un truc qui ne s’acquière pas toujours pas le travail et l’effort.
Il n’y a pas de justice dans ce domaine.
Même si on adore danser, on ne pourra peut-être jamais devenir pro. Mais rien ne nous empêche cependant d’en éprouver une grande joie et de continuer ! Même sous les moqueries.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Un grand merci à toi pour ton implication dans la lutte contre les forces du Mal !

Entretien avec Cat Merry Lishi

Alors que la campagne Ulule de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires touche à sa fin, voici un nouvel entretien avec l’une de ses autrices 😉

Bonjour Cat Merry Lishi, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂 Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Eh bien, je demeure volontiers un peu mystérieuse, n’ayant pas beaucoup le temps de parler de moi. Je suis une lectrice boulimique et éclectique depuis l’enfance, j’aime les mots comme des notes de musique, pour leur dessin sur le papier et leur son quand on les prononce. Une fois assemblés, ils racontent des choses que l’on voit, sent et entend : c’est assez extraordinaire, non ? Et donc, un jour j’ai écrit pour les éditions Moltinus/Les Saisons de l’Étrange : un roman, La Conjuration des fous et une nouvelle, « Défi à l’institut », présente dans le teaser, les deux dans l’univers d’Imago. Toujours dans la série, un autre roman et une autre nouvelle, celle-ci pour l’anthologie « spécial Noël », paraîtront bientôt. Et à présent, je me suis emparée de Mary Shelley pour la Ligue. À moins que ce soit le contraire. 🙂

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

J’étais déjà sur place, avec mon Institut et mes chimères, alors l’équipe m’a proposé naturellement de m’occuper de la chimère de Mary Shelley, plus scientifique.

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Mary Shelley, une femme réellement extraordinaire dans la vie et dans la littérature. Depuis que son roman existe, il a inspiré de nombreuses adaptations sur tous les supports culturels, les récits, mais aussi le cinéma, la bande dessinée, etc. Prendre la suite de tous ces artistes pour écrire un pulp extravagant était irrésistible, une sorte de contribution modeste au mythe et un hommage à la femme libre.

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Alors que leurs opinions progressistes leur ont déjà occasionné une foule de problèmes, Mary Shelley, enceinte, et son mari, le poète Percy Shelley, vivent de durs moments après la perte de leurs deux aînés. Dans cette ambiance sinistre, l’écrivaine apprend que le monstre de son Frankenstein n’a rien de fictif. Pire, il n’est pas mort et la menace, toujours décidé à supplanter l’humanité. Cependant, s’il croyait terroriser aisément une faible femme prête à accoucher, il tombe sur un os avec Mary. Une femme qui a affronté la société victorienne pour lui arracher sa liberté n’a peur de rien !

J’ai beaucoup aimé renverser la situation du sauveur et attribuer à Mary Shelley le rôle de la protectrice de son poète et du monde. L’intellectuelle retrousse ses jupes et s’engage dans la lutte au risque de sa vie et de celle de son futur enfant, pour répondre au devoir de sauvegarde du bien comme elle le conçoit, quoiqu’il lui en coûte dans ce choix terrible.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Une question trop difficile, en élire une seule parmi toutes me donnerait l’impression d’être une littéraire-traître. En ce moment, Mary Shelley est le centre de toutes mes attentions, mais demain… Je peux répondre à pourquoi ne pas en avoir une favorite : chacune possède une particularité qui la rend unique et indispensable à ma joie de lire.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Le sphinx, qui est aussi une sphinge, un être bisexué et animal autant qu’humain, une énigme vivante qui règle le destin de ceux qui osent l’affronter. Mais « chouchou » n’est pas adapté, la créature est effrayante. Alors, les bacchantes et les faunes pour leurs sauvages délires psychédéliques et leur amour inconditionnel de la nature, je leur pardonne la cruauté de quelques bavures.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Piteusement, pour être honnête, je dois répondre encore que je ne sais pas. Le dernier lu en attendant le prochain. Oui, c’est une pirouette, désolée. Mais je peux dire que mes lectures de camarades m’ont beaucoup plu : Espérer le soleil de Nelly Chadour ou le roman d’Élisabeth Ebory, La Fée, la pie et le printemps, et toute l’anthologie de SOS Terre & Mer dirigée par Mérédith Debaque et Christine Luce, une publication humanitaire avec un sommaire remarquable de nouvellistes de la SFFF.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

De prendre plaisir à écrire, d’abord. C’est essentiel, avant toute suite incertaine, d’être heureuse d’aligner des mots.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂