Entretien avec Laurianne Gourrier

On termine de faire connaissance avec les autrices de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires. Pour boucler cette série d’entretiens, c’est Laurianne Gourrier qui a accepté de répondre à mes indiscrètes questions 🙂

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Laurianne, je vis avec deux de mes semblables humains et deux chats. Dans le civil, je côtoie des collégiens avec la prétention de les faire lire et écrire, et surtout réfléchir au monde qui les entoure… J’enseigne aussi le français, la lecture, et l’écriture au sens propre parce qu’ils viennent de débarquer en France et ont trop peu connu l’école là d’où ils viennent.
Et la nuit, je lis et j’écris. Beaucoup, depuis fort, fort longtemps.

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

Sur l’invitation de Christine Luce, que je ne remercierai jamais assez de m’associer à ce projet fabuleux !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

À peu près tout. J’ai aimé le mélange de légèreté et de qualité que j’avais croisé dans les volumes des Saisons de l’Étrange que j’avais déjà lu, et l’idée d’une collection où les héroïnes sont des écrivaines, et lesquelles ! me plaît énormément. J’aime quand ça défouraille, et je n’aime pas croiser des relents misogynes dans mes lectures, surtout sous les plumes contemporaines. Ça m’irrite, ça m’agace, ça me donne des palpitations.

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Selma Lagerlöf a vécu plusieurs années de son enfance sans pouvoir marcher, et s’est nourrie de légendes et de folklore dans une propriété familiale aux allures de paradis sur terre, dans une famille pieuse. Toutefois, elle ne s’est jamais mariée, une idée d’indépendance que j’aime beaucoup même si les difficultés financières l’expliquent en partie, et sa correspondance révèle que ses sentiments étaient au-delà de la simple amitié pour d’autres femmes. C’est une personne plus complexe que ses apparences de gentille femme de bonne moralité ne le laissent penser. Son père a ruiné sa famille, et le domaine a été vendu en 1887, véritable traumatisme pour elle.
Mon histoire a lieu un an avant. Depuis son enfance, Selma sait qu’elle perçoit des pans de la réalité qui ne sont pas donnés à tout le monde (je n’invente rien, ou très peu : elle rencontre un tomte nommé Nils dans l’un de ses textes célèbres), et se voit contrainte d’enquêter sur des meurtres sanglants, dont les auteurs semblent être des trolls, contrairement à tous les accords qui leur permettent de cohabiter avec l’humanité.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Je mettrai côte à côte deux monstres littéraires, qui m’ont valu de grandes claques : George Sand, en particulier pour Consuelo, peut-être aussi parce que je lui dois mon prénom (si, si, merci Maman !) et Octavia Butler. Ses deux Paraboles ont profondément marqué ma vie de lectrice.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Malgré toute mon affection pour le côté brut de décoffrage des trolls, je crois que ma préférence va à Dracula, et ses avatars à canines.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Véritable piège. À peu près n’importe lequel de Terry Pratchett à choisir dans le cycle des sorcières. La lecture de cet auteur a accompagné vingt ans de ma vie, j’ai pleuré comme une madeleine à son dernier roman. S’il faut vraiment choisir, je dirais Trois soeurcières, pour son atmosphère shakespearienne, ou Mécomptes de fées, pour la réflexion sous-jacente sur le pouvoir des histoires.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Lisez, écrivez, comme le gras, c’est la vie.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Entretien avec Nelly Chadour

On continue de faire connaissance avec les autrices de la Ligue des Écrivaines Extraordinaire. Cette fois, c’est Nelly Chadour qui se colle à l’exercice. Nelly Chadour dont j’ai récemment lu (et adoré !) le roman Hante-Voltige et qui, pour la Ligue, va nous propose un autre roman tout aussi haut en couleur (en tout cas, au vu de ses réponses, il promet de l’être !) :

Bonjour Nelly Chadour, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂

J’aurai volontiers répondu « tout le plaisir est pour moi », mais se prendre un coup de fourche dans la partie la plus joufflue de votre anatomie n’est pas une expérience que je souhaiterais renouveler.
(Quoi ? Démona, méchante ? Seulement en dehors des heures de repas)

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai 43 ans, je suis une employée de bureau bouffée par le stress qui essaie de pratiquer le dessin, la cuisine alternative sans tuer les invités, et des fois j’écris. Des nouvelles et des romans, principalement. Et j’ai réussi à persuader des éditeurs comme les Moutons Électriques, les Saisons de l’Étrange, Rivière Blanche, les Artistes Fous Associés et le Carnoplaste que mes récits souvent sanglants allaient plaire à un large public et rapporter des sommes astronomiques. Haha, les fous !

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

Par le piston, bien sûr ! Quand l’infâ… l’admirable Démona s’est mis en tête d’imiter son abominable cousin, le Maître de l’Étrange pour lancer une nouvelle collection de romans, celui-ci s’est empressé de nous présenter en précisant, le fourbe, que je ne travaillais jamais aussi bien que sous la pression. Et me pressurer, Démona, elle sait y faire, bordel de m… je veux dire, sacrebleu !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Tout d’abord le côté pulp assumé, et l’occasion aussi de nous venger du piteux Abraham Lincoln chasseur de Vampires. Et le fait que le projet soit porté par des femmes nous permettant de lever bien haut l’étendard sans-gland ! (ce jeu de mots vous a été infligé par la Ligue des Écrivaines à l’Humour d’Étron, à ce jour composée d’une seule personne)

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Dans ce roman, j’ai le terrible devoir de faire vivre trois autrices, les Sœurs Brontë. Grand frère et papa Brontë font aussi une apparition. Je reprends des éléments véridiques de leur vie comme point de départ de mon histoire : le jour où Anne et Charlotte voyagèrent jusqu’à Londres pour se rendre chez leur éditeur, George Smith, afin de dénoncer une rumeur prétendant que les trois romans de chaque sœur étaient l’œuvre d’un seul homme. Favorablement impressionné par les écrits de ces femmes, et leur personnalité, Smith leur porta des marques d’affection sous forme de cadeaux, de soirées à l’opéra et de visites de la ville. Dans notre récit, la prise de contact est toujours aussi favorable, mais notre jeune éditeur a la mauvaise idée d’inviter les deux sœurs à assister à un spectacle étrange : le démaillotage d’une momie dans un muséum. Pendant ce temps, Emily, la plus sauvage des Brontë, demeurée dans le Yorkshire pour veiller sur leur frère Branwell malade de l’alcool et de l’opium, voit s’éveiller une créature monstrueuse, enterrée depuis des millénaires dans les landes.
Je me suis énormément penchée sur les personnalités des trois sœurs, leur vie heureuse dans un bled paumé du Yorkshire, au milieu des livres, des soldats de plomb de leur frère, et qui ont donné naissance à ce Royaume Imaginaire qui a occupé les loisirs des quatre enfants, Glass Town, puis, après scission, l’Angra de Charlotte et Branwell et le Gondal d’Emily et Anne. Il y a beaucoup à dire sur cette famille qui a eu un destin assez rock’n’roll malgré une vie qui avait pu paraître sage et rangée : l’alcoolisme du frère, jadis le plus brillant, suite à un échec amoureux, leur mort précoce, la passion pour l’écriture qui les a fait noircir, lettres, cahiers…
Et chaque sœur possédait une personnalité romanesque. La plus fascinante était Emily, peu sociable, préférant les livres et les animaux à la société des hommes, et qui a pourtant dépeint l’enfer des passions humaines dans son seul roman, les Hauts de Hurlevent. Dans mon livre, j’en ai fait une femme d’action, très attachée à sa jeune sœur Anne, douce et pondérée. Toutes deux étaient souvent comparées à des jumelles tant leur lien était fort et j’ai exploité cet amour sororal pour leur faire don d’un pouvoir bien particulier que je vous laisse découvrir.
Quant à Charlotte, j’espère que les lecteurs me pardonneront d’en avoir fait un personnage au physique ingrat (elle portait des lunettes et il lui manquait des dents) un peu maladroit, avec son franc-parler, les élans de courage propres aux grands timides et le petit béguin qu’elle développe pour leur séduisant jeune éditeur (ce dernier point est basé sur une rumeur).
Ah, purée, et ma créature ? Elle sera un peu différente des autres momies. Oubliez les Boris Karloff, Christopher Lee (hé oui, ils furent tous deux créatures de Frankenstein et momies) et Arnold Vosloo, ne pensez même pas aux momies romantiques de Théophile Gautier ; ce cadavre ambulant, je l’ai voulu plus proche des films de John Carpenter. Mais je n’en dirai pas plus.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

J’ai honte mais j’ai toujours eu un faible pour la Comtesse de Ségur. Je ne suis pas sûre qu’on puisse la faire entrer dans la Ligue, mais ses romans me fascinaient tant ils mélangeaient bondieuserie dégoulinante de bons sentiments et cruautés d’un sadisme complaisant (voir les scènes de découpages de poissons par la petite Sophie dans les Malheurs de, le destin d’un des gamins qui s’était moqué de François le Bossu en devenant encore plus infirme que lui ou les camarades de pension d’un des Deux Nigauds qui manquent tuer le jeune héros par du harcèlement très poussé).

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

La Fiancée de Frankenstein du film de James Whale. J’ai un tatouage à son effigie sur le mollet gauche.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

L’Homme qui rit de Victor Hugo. Il traite également de la monstruosité physique en la personne de Gwynplaine, le jeune homme horriblement défiguré, et la monstruosité morale avec la Reine Anne, la Duchesse Josiane et tous ceux qui contribueront de près ou de loin à la triste destinée du personnage-titre. Victor Hugo raconte une histoire simple, magnifie les petits moments de bonté humaine avec une emphase qui confine au sublime, un de ses termes préférés. Et j’aime énormément le personnage d’Ursus, le bateleur verbeux qui maltraite par ses mots aussi bien qu’il sait soigner par ses gestes.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Comme toujours, lire, lire, lire, et les ouvrages les plus variés, pour se forger un vocabulaire, un style, mais sans chercher à écrire à la manière de… Notre travail doit être la somme de toutes nos lectures. Et créer avant tout le récit que nous, lectrices, désespérons de lire un jour, écrire notre roman idéal.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Si je survis à celui-ci !

Entretien avec Marianne Ciaudo

Comment, vous pensiez que la campagne Ulule de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires étant terminée (avec succès !), il en était de même pour les entretiens avec les autrices participant à ce projet ? Que nenni ! Bien que les romans en question ne paraîtront qu’en 2020, je poursuis de mes questions toujours indiscrètes les dites-autrices. Voilà qui permettra de patienter en attendant de découvrir les folles aventures de la Ligue !

Aujourd’hui, c’est Marianne Ciaudo qui m’a gracieusement répondu :

Bonjour Marianne Ciaudo, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂 Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Terrienne (jusqu’à preuve du contraire), Parisienne, et dilettante à plein temps. Je suis adepte des activités chronophages et piètrement rémunérées. Autrice vaguement compétente, photographe amateur, dessinatrice du dimanche et blogueuse épisodique.

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

J’ai été contacté par Melchior Ascaride. J’ai trouvé le projet fun, osé, mais aussi sacrément courageux. Je n’ai donc surtout pas réfléchi et j’ai accepté !

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Le concept : chercher des écrivaines classiques, les confronter au fantastique ou à l’horreur, et surtout le faire dans le cadre d’une série uniquement écrite par des autrices. Le milieu du livre en France reste sexiste, choisir de mettre en avant des femmes, surtout dans une littérature de genre réputée masculine, est un acte engagé. Il suffit de regarder les proportions d’autrices invitées en salon par rapport à leurs collègues masculins pour voir l’étendue du problème. Si le sujet vous intéresse, voici un lien de 2016 :
https://www.actualitte.com/article/monde-edition/les-auteurs-francais-en-une-infographie/65803

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Je prends en charge Jane Austen contre le loup-garou. Si je connaissais bien l’œuvre, j’avoue que j’étais très ignorante sur la femme. Les sources historiques que nous avons se composent d’échanges épistolaires partiels, sa sœur ayant brûlé la majorité de leur correspondance. La première biographie a été rédigée par un neveu dont on peut douter de l’objectivité ! Nous avons donc une image très biaisée de Jane.
J’ai choisi de placer l’action en 1800, alors que Jane a 24 ans, juste avant qu’elle ne quitte Steventon, son village natal. Après cette année-là, elle a traversé une longue période de page blanche. Je voulais introduire ma fiction dans la trame de sa vie, même si mon texte n’a rien d’un roman historique ! Nous avons donc une jeune femme célibataire, qui pour l’époque n’est plus de première fraîcheur. Elle a toujours vécu dans cette campagne, au milieu d’une société assez confinée, avec des livres à profusion. Son quotidien est bien tranquille, plan-plan même. L’irruption du mal se fait de façon à la fois violente — une enfant disparaît — et sournoise.
La figure du loup-garou me fascine en tant que monstre, une thématique que j’affectionne beaucoup. Je suis partie de mythes existants, notamment piochés dans le livre « Elle courait la garou » de Claude Lecouteux. Une mine d’or pour les amateurs de légendes ! Puis j’ai ajouté d’autres caractéristiques psychologiques particulières. J’avais une idée très précise de l’adversaire.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Alors, déjà je ne lis que peu de classique. Austen est une exception. Ensuite, je suis incapable de répondre à ce type de question. Par contre, je peux donner quelques noms d’autrices que j’apprécie particulièrement : Ogawa Yoko, Ellen Kushner, Anna Gavalda, J.K. Rowling, Sekiguchi Ryoko, Mayzumi Madoka, Ursula Le Guin, Sylvie Laînée, Virginia Woolf (qui rentre peut-être dans la case classique), et ma lecture en cours Le désert de la grâce de Claude Pujade-Renaud.
Enfin, je nomme Angela Carter pour la Compagnie des loups. Sans elle, mon texte n’existerait pas.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Cf. question du dessus ! Je suis intéressée par deux types de monstres assez antinomiques : ceux qui sont humains ou avec des caractéristiques humaines, et ceux qui n’appartiennent pas à l’humanité, qu’on ne peut pas appréhender. Je ne me jamais remise de mes lectures de Lovecraft à l’adolescence. Depuis, j’avoue, j’ai un faible pour les tentacules.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Je n’ai déjà pas de couleur préférée, alors un livre… Ça dépend de mon humeur, du sens du vent, du cycle de la lune, de ce qu’il y a dans mon frigo. Bref, impossible de répondre. Par contre, je peux citer quelques bouquins qui ont eu un impact réel dans ma vie : Sur l’onde de choc de John Brunner, Two Boys Kissing de David Levithan, L’éloge de l’ombre de Tanizaki, Lettres d’Ogura de Hubert Delahaye.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Je me contenterai de répéter les conseils de pros que j’applique à la lettre.
Le premier c’est de lire. De lire, de lire et de lire encore.
Le second c’est de lire aussi ce qu’on n’aime pas ! On écoute les conseils de personnes compétentes qui louent la qualité d’un bouquin de façon objective et hop, on s’y met. Même si le sujet nous dérange, même si ce n’est pas le genre ou le style qu’on apprécie. Une lecture ne doit pas être forcément facile et simple. Lire du divertissement apprend, mais lire de grands auteurs avec une voix nous apporte une ouverture, une conscience de ce qu’il est possible de faire.
Lire, c’est aussi du boulot !
J’ajouterai qu’il est important de distinguer si on écrit pour soi (ce qui est à la portée de tous) ou pour être publié. S’exprimer, par l’écriture, le dessin, la danse, la cuisine ou autre, est libérateur, épanouissant. Le faire avec un objectif professionnel demande de l’effort, mais aussi, une étincelle, un truc qui ne s’acquière pas toujours pas le travail et l’effort.
Il n’y a pas de justice dans ce domaine.
Même si on adore danser, on ne pourra peut-être jamais devenir pro. Mais rien ne nous empêche cependant d’en éprouver une grande joie et de continuer ! Même sous les moqueries.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Un grand merci à toi pour ton implication dans la lutte contre les forces du Mal !

Entretien avec Cat Merry Lishi

Alors que la campagne Ulule de la Ligue des Écrivaines Extraordinaires touche à sa fin, voici un nouvel entretien avec l’une de ses autrices 😉

Bonjour Cat Merry Lishi, bienvenue sur ce blog et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! 🙂 Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Eh bien, je demeure volontiers un peu mystérieuse, n’ayant pas beaucoup le temps de parler de moi. Je suis une lectrice boulimique et éclectique depuis l’enfance, j’aime les mots comme des notes de musique, pour leur dessin sur le papier et leur son quand on les prononce. Une fois assemblés, ils racontent des choses que l’on voit, sent et entend : c’est assez extraordinaire, non ? Et donc, un jour j’ai écrit pour les éditions Moltinus/Les Saisons de l’Étrange : un roman, La Conjuration des fous et une nouvelle, « Défi à l’institut », présente dans le teaser, les deux dans l’univers d’Imago. Toujours dans la série, un autre roman et une autre nouvelle, celle-ci pour l’anthologie « spécial Noël », paraîtront bientôt. Et à présent, je me suis emparée de Mary Shelley pour la Ligue. À moins que ce soit le contraire. 🙂

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

J’étais déjà sur place, avec mon Institut et mes chimères, alors l’équipe m’a proposé naturellement de m’occuper de la chimère de Mary Shelley, plus scientifique.

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Mary Shelley, une femme réellement extraordinaire dans la vie et dans la littérature. Depuis que son roman existe, il a inspiré de nombreuses adaptations sur tous les supports culturels, les récits, mais aussi le cinéma, la bande dessinée, etc. Prendre la suite de tous ces artistes pour écrire un pulp extravagant était irrésistible, une sorte de contribution modeste au mythe et un hommage à la femme libre.

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Alors que leurs opinions progressistes leur ont déjà occasionné une foule de problèmes, Mary Shelley, enceinte, et son mari, le poète Percy Shelley, vivent de durs moments après la perte de leurs deux aînés. Dans cette ambiance sinistre, l’écrivaine apprend que le monstre de son Frankenstein n’a rien de fictif. Pire, il n’est pas mort et la menace, toujours décidé à supplanter l’humanité. Cependant, s’il croyait terroriser aisément une faible femme prête à accoucher, il tombe sur un os avec Mary. Une femme qui a affronté la société victorienne pour lui arracher sa liberté n’a peur de rien !

J’ai beaucoup aimé renverser la situation du sauveur et attribuer à Mary Shelley le rôle de la protectrice de son poète et du monde. L’intellectuelle retrousse ses jupes et s’engage dans la lutte au risque de sa vie et de celle de son futur enfant, pour répondre au devoir de sauvegarde du bien comme elle le conçoit, quoiqu’il lui en coûte dans ce choix terrible.

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Une question trop difficile, en élire une seule parmi toutes me donnerait l’impression d’être une littéraire-traître. En ce moment, Mary Shelley est le centre de toutes mes attentions, mais demain… Je peux répondre à pourquoi ne pas en avoir une favorite : chacune possède une particularité qui la rend unique et indispensable à ma joie de lire.

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Le sphinx, qui est aussi une sphinge, un être bisexué et animal autant qu’humain, une énigme vivante qui règle le destin de ceux qui osent l’affronter. Mais « chouchou » n’est pas adapté, la créature est effrayante. Alors, les bacchantes et les faunes pour leurs sauvages délires psychédéliques et leur amour inconditionnel de la nature, je leur pardonne la cruauté de quelques bavures.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

Piteusement, pour être honnête, je dois répondre encore que je ne sais pas. Le dernier lu en attendant le prochain. Oui, c’est une pirouette, désolée. Mais je peux dire que mes lectures de camarades m’ont beaucoup plu : Espérer le soleil de Nelly Chadour ou le roman d’Élisabeth Ebory, La Fée, la pie et le printemps, et toute l’anthologie de SOS Terre & Mer dirigée par Mérédith Debaque et Christine Luce, une publication humanitaire avec un sommaire remarquable de nouvellistes de la SFFF.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

De prendre plaisir à écrire, d’abord. C’est essentiel, avant toute suite incertaine, d’être heureuse d’aligner des mots.

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂

Entretien avec Sushina Lagouje

Vous allez me dire que je n’arrête pas avec les interviews des autrices de la Ligues des Écrivaines Extraordinaires. C’est vrai. Il est vrai aussi que je suis particulièrement emballée par le concept de cette collection 😀 Des autrices modernes, qui mettent en scène des autrices ayant marqué la littérature de leur empreinte face à des monstres légendaires… Il faut dire que ça en jette, non ?

Si le projet en lui-même est en bonne voie de concrétisation, trois autres romans pourraient s’ajouter aux cinq initiaux en cas de débloquage du palier concerné. Sushina Lagouje est l’une des autrices de ces trois romans bonus. Elle a accepté de répondre à mes indiscrètes questions 🙂

Tout d’abord, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je me nomme Sushina Lagouje, je suis une entité pseudo-humaine âgée de trente-trois de vos… comment dites-vous déjà… ah oui, années. Mes missions sont multiples : le jour, j’enseigne des abominations aux petits d’hommes, la nuit, j’écris des chroniques odieuses ou des romans pour finir de pervertir l’Humanité. C’est dire si je suis occupée !

Comment as-tu rejoint La Ligue des Écrivaines Extraordinaires ?

C’était les vacances, j’avais perdu mes ouailles et j’errais donc comme une âme en peine dans mon manoir vide, tentant, dans mon désœuvrement, de créer une ligue maléfique entre les chats, les araignées et les chauves-souris. Peine perdue : les chauves-souris mangeaient les araignées avant de se faire dévorer par les chats. Prise d’une colère indomptable, j’avais résolu d’exterminer tous les chats de la surface de la Terre quand une voix grave se fit entendre et me morigéna vertement. C’était Démona bien sûr ! Elle m’ordonna de cesser mes enfantillages et me confia un noir projet beaucoup plus palpitant…

Qu’est-ce qui t’a plu dans ce projet ?

Tout. J’étais comme une folle, crachant par le nez et les oreilles une vapeur soufrée. J’aimais l’aventure, le voyage dans les ténèbres à la rencontre de monstres mythiques, mais aussi cette puissance supplémentaire qu’on allait pouvoir insuffler à nos héroïnes.

La Ligue propose des romans mettant en scène des autrices classiques luttant contre des monstres légendaires (parfois issus de leurs propres œuvres). Peux-tu nous parler de ton roman en particulier, de son autrice-personnage et de son adversaire ?

Avec ce projet, j’avais très envie de venger Virginia Woolf de sa vie souvent terrible, des préjugés qu’elle a subis. C’est une femme que tout le monde a toujours essayé de contrôler, de juguler sous prétexte qu’elle était malade. C’est une thématique qui me touche de près et j’ai eu envie de faire exploser pour elle tous ces verrous à l’aide d’une bonne dose de TNT et de ma plume bien sûr ! Face à elle se dresse Rhan-Tegoth, magnifique monstre lovecraftien issu de la nouvelle « L’Horreur dans le musée ». C’est une espèce de crabe géant mais avec un tentacule (parce que sans tentacule, la vie est nulle, tu sais !) lui permettant de drainer ses victimes comme ton gamin avec sa paille et la briquette de jus de fruits. Tu entends le bruit de succion à la fin ? Oui ? Ben imagine ça avec un corps humain. Quelle classe, n’est-ce pas ?

En 1913, atteinte de dépression, harcelée par ses proches et ses médecins, Virginia Woolf s’enfuit en secret pour rallier la Cornouailles et sa lande mystérieuse, paysage magnifié de son enfance où elle espère trouver un peu de répit. Elle n’imagine pas alors être observée, suivie constamment, au cœur d’un monstrueux complot visant à réveiller une terrifiante créature. Alors que la mer déchaînée et les vents glacés se liguent contre elle, seule une alliance inattendue pourra sauver Virginia Woolf…

Quelle est ton autrice classique favorite et pourquoi ?

Alors voyons, ça dépend de mes « phases ». Petite, j’étais fascinée par Jane Eyre ou la petite Fadette. J’ai dévoré George Sand.
Plus tard, j’ai adoré Emily Brontë, Jane Austen et Agatha Christie parce qu’elles sont là où on ne les attend pas, parce qu’elles osent se détourner du rôle restreint qui leur était dévolu. Elles mettent les mains dans tout ce que la société a de plus laid et de plus sale ; la haine, le crime, l’hypocrisie…
J’ai vraiment hâte de découvrir ce que mes consœurs ont fait de certaines de ces écrivaines-héroïnes !

As-tu un monstre légendaire chouchou ?

Question épineuse… je suis décidément une créature volage. Je vais te dire, plus c’est dégoûtant et suintant, plus j’aime ! J’ai une prédilection pour les momies (coucou Nelly !) que je pouvais contempler des heures durant au British museum. Néanmoins, j’aime aussi énormément les tentacules poisseux. Huuum, cette odeur de poisson pourri, cette succulente succion quand un tentacule hostile se pose sur notre cou… Euhm, pardon. Les monstres lovecraftiens sont géniaux aussi, toujours dans la surenchère et ça, les excès, le trop-plein, ça me parle.

La question-piège : quel est ton livre préféré ?

C’est pareil, ça change tous les six mois ; j’ai des élans d’enthousiasme délirant réguliers pour tel ou tel livre. Parmi mes préférés, je peux te citer À Rebours de Huysmans, Le Horla de Maupassant, Le Portrait de Dorian Gray de Wilde, Les Hauts de Hurlevent de Brontë, Simetierre, de King. Que des chocs littéraires, des coups de cœur qui ont compté pour moi.

Pour finir, aurais-tu un ou des conseils à donner à d’autres autrices ?

Je ne me permettrais pas ; je suis constamment dans le doute moi-même. L’écriture est un processus à la fois exaltant et douloureux, j’ai la constante impression d’être sur un fil, je suis très dure avec moi-même, je m’insulte beaucoup en écrivant… Donc je ne conseillerais ça à personne ! Tu vois, même les créatures maléfiques manquent de confiance en elles parfois !

Merci pour tes réponses et à bientôt, au détour d’un livre ! 🙂