Des Doigts tachés d’encre

Texte rédigé dans le cadre des 24h de la nouvelle 2017 – tous droits réservés.

Image issue de Pixabay (CC0)

Le tic-tac régulier de l’horloge se mêlait au murmure monotone de la télévision et aux grésillements de la radio percluse d’interférences. Cette mélodie familière n’avait pour vocation que de tromper le silence qui régnait dans la maisonnette. Même plusieurs années après la disparition de Jennifer, Martin ne supportait pas l’absence de sons. Il était habitué au chantonnement constant de sa femme et, bien que ces bourdonnements n’atteignaient pas la grâce des mélodies de Jennifer, au moins couvraient-ils le silence bien trop pesant.

Martin avança à petits pas vers son fauteuil favori, en s’appuyant sur les meubles qui parsemaient son chemin. Il s’assit en poussant un soupir d’effort. Il récupéra le journal du jour posé sur l’accoudoir, le déplia et se mit à lire les petits caractères imprimés. Les grandes feuilles tremblotaient au rythme de ses mains mais grâce à ses lunettes, il décryptait sans effort les articles.

Contrairement à ses habitudes, il n’alla pas aussitôt à la page qui annonçait le passage du Bibliobus dans son quartier. Cela faisait plusieurs mois que le véhicule ne venait plus et quelques semaines que le vieil homme n’avait même plus de nouvelles de l’équipe qui travaillait dans ce service. La dernière fois qu’il avait eu un des bibliothécaires au téléphone, on lui avait répondu, d’un ton embarrassé, qu’ils ignoraient quand le Bibliobus reviendrait. Ils avaient ajouté que le service était en passe de connaître quelques bouleversements et Martin s’inquiétait.

Certes, le camion ne payait pas de mine. Sa peinture écaillée, les lettres à moitié effacées qui évoquaient sa fonction dans une typographie fanée, son moteur si fatigué qu’il rugissait comme un vieux lion tente de masquer sa faiblesse grandissante. Autant de détails qui donnaient l’impression à Martin que le Bibliobus était aussi âgé que lui. Les pannes étaient fréquentes, mais aucune n’avait duré si longtemps. Et, surtout, jamais les bibliothécaires ne l’avaient laissé sans livres. Le vieil homme craignait que le véhicule n’eût finalement été atteint d’une panne définitive et le service, mis au point mort en attendant l’argent nécessaire pour acheter un autre engin, plus neuf, plus résistant.

Martin tourna la page qu’il lisait et tâcha de ne pas lever les yeux vers la petite étagère vide, celle où il posait toujours religieusement les livres empruntés pour ne pas les mélanger aux siens. Le temps s’écoula sans que Martin ne s’en soucie, lui qui n’était plus contraint à suivre un emploi du temps autre que celui qu’il avait décidé. Le froissement du journal rejoignit discrètement les bruits ambiants. Le vieil homme arriva finalement à la page où, habituellement, un petit encadré figurait les horaires et lieux de passage du Bibliobus. Ses yeux s’arrêtèrent sur le carré familier et, surpris, il avança la tête comme une tortue sort de sa carapace. Non, il ne rêvait pas. La venue du Bibliobus était annoncée pour cet après-midi.

Immédiatement, Martin jeta un coup d’œil à la petite horloge posée sur le téléviseur cathodique. Il lui restait du temps. Il replia le journal, le posa soigneusement sur l’accoudoir puis, prenant appui sur ses deux mains, s’extirpa du fauteuil en soufflant sous l’effort. Ses vieux genoux craquèrent. Il se dirigea à pas lents vers l’entrée, enfila son manteau à gestes comptés pour ne pas malmener ses articulations douloureuses et, saisissant sa canne, sortit.

Il avança dans la rue en prenant son temps. Le Bibliobus s’arrêtait sur la place du marché, à deux rues de là. Martin tapota la poche de son manteau pour vérifier qu’elle contenait bien, roulé en boule, le sac repliable en tissu dans lequel il transportait habituellement ses livres. Il hocha la tête pour lui-même en sentant le renflement formé par le tissu et poursuivit son chemin.

Arrivé sur la place encadrée d’arbres, il contourna le marché. Il avait progressivement cessé de s’y rendre, depuis que Jennifer s’en était allée. Il se faisait désormais livrer ses provisions. Avisant un banc libre, près du grand espace de stationnement réservé au Bibliobus, il s’y dirigea et s’y assit précautionneusement. Il balaya la place du regard, attendant sous le soleil qui caressait son visage de ses doigts chauds et revigorants. Au-dessus de lui, les feuilles bruissèrent et l’une d’elle tomba, se posant en douceur sur l’une de ses épaules. Les yeux rivés au coin de la rue d’où surgissait généralement le camion, précédé par le vacarme de son moteur, Martin ne perçut pas cette chute végétale.

Les minutes s’étirèrent. L’attention du vieil homme se relâcha et il se mit à observer les allées et venues des badauds sur le marché. Un éclair chromé lui fit tourner la tête et, pour la seconde fois de la journée, sa bouche s’entrouvrit d’étonnement. Un camion argenté, presque silencieux, s’avançait. Au lieu du gros rectangle métallique qu’arborait d’ordinaire la forme des poids lourds, celui-ci bénéficiait de lignes fuselées. Comme il manœuvrait pour se garer, Martin avisa d’étranges ajouts à l’arrière. Ce ne pouvait être le véhicule qu’il attendait, celui-ci semblait trop moderne et, surtout, sorti tout droit d’un quelconque film de science-fiction. Mais les lettres de couleurs vives peintes sur ses flancs ne laissaient planer aucun doute: il s’agissait bien du Bibliobus.

Désorienté, Martin resta assis. Il nota que la municipalité n’était plus indiquée sur le véhicule, autre détail bizarre qui s’ajouta à l’ensemble déjà déroutant. La porte s’ouvrit de manière totalement inédite puisque le battant s’éleva vers le ciel comme un oiseau de métal qui chercherait à s’envoler. Des marches se déroulèrent jusqu’au sol. Un grand homme apparut dans l’encadrement de la porte et, avisant Martin, il lui sourit et lui fit signe de venir.

Le vieil homme hésita. Cet homme lui était totalement inconnu. Son visage était mangé par une barbe blonde qui s’écoulait en boucles épaisses sur son menton comme une vague de miel. Ses cheveux, longs et épais, étaient noués en catogan sous un bonnet brodé, sur chaque côté, par une aile blanche. Où était donc passé le personnel habituel ?

Constatant que Martin ne bougeait toujours pas, l’inconnu descendit à sa rencontre. Sa démarche était souple, comme si ses pieds s’envolaient au-dessus du sol plus qu’ils ne le frappaient. Le sourire étira davantage la barbe blonde, comme une tranche de soleil.

— Monsieur ? Vous êtes bien un lecteur habituel du Bibliobus ?

Le vieil homme acquiesça.

— Entrez donc ! fit joyeusement l’homme, découvrez notre nouvel engin !

Martin tenta de se convaincre en se disant que, peut-être, quelque riche mécène avait financé un tel véhicule d’avant-garde, mais il en doutait. Il se leva et, s’aidant de sa canne, se rendit au pied des marches qui menaient à l’intérieur du véhicule. Il monta avec difficulté mais sentit, dans son dos, des mains puissantes prêtes à l’aider en cas de déséquilibre et cela le rassura.

Une fois à bord, il balaya les étagères du regard et fronça les sourcils. Où étaient les sagas familiales, les romans historiques, les récits d’aventures qu’il adorait parcourir ? Il ne reconnaissait aucun des dos colorés qui remplissaient l’intérieur du Bibliobus. Il avança et saisit un ouvrage au hasard. La reliure, en cuir jaune vif, sortait de l’ordinaire. Mais la forme même du livre – les coins avaient été coupés – ne l’étaient pas, ordinaires. Martin retourna l’objet, chercha un résumé au dos et comme il n’en trouvait pas, il ouvrit une page. Il parcourut rapidement quelques lignes. L’emballage surprenait peut-être, mais le récit semblait captivant. Il sortit son sac de sa poche, le secoua pour le déplier et y glissa le livre.

Il repartit avec quatre livres et le bibliothécaire lui assura que le Bibliobus repasserait la semaine suivante, comme d’habitude. Martin n’osa cependant pas lui demander ce qui était arrivé au véhicule comme à l’équipe précédents. Il craignait trop quelque mauvaise nouvelle et n’avait pas le courage de l’entendre pour le moment.

*

Les jours qui séparèrent les deux passages du Bibliobus s’écoulèrent comme à l’accoutumée, à ceci près que Martin se mit à faire des rêves étranges. Des rêves où des créatures toutes petites, toutes noires, s’échappaient des pages des livres du Bibliobus pour s’égailler dans toute la maison et y accomplir toutes sortes de menus forfaits. De fait, le vieil homme constata un peu de désordre, notamment plusieurs taches d’une substance qui paraissait être de l’encre mais il y attribua sa fatigue grandissante qui l’empêchait d’effectuer correctement son ménage.

Lorsque le véhicule argenté refit son apparition, Martin l’attendait, debout, son sac de livres à la main et l’autre sur sa fidèle canne. Il monta dans le camion dès que l’homme lui fit signe que tout était prêt pour l’accueillir. Martin tendit ses livres :

— C’était très bien !

Les yeux du bibliothécaire pétillèrent. Il rangea les ouvrages au petit bonheur, à la grande surprise de Martin.

— Vous en voulez d’autres du même genre ?

Le vieil homme parcourut les étagères du regard.

— Pourquoi pas ? Mais j’avoue être un peu perdu, je ne connais pas bien ces éditions…

— Pourtant, fit l’homme d’un ton goguenard, vous vous êtes fié à votre seul instinct, la dernière fois, et ça a porté ses fruits, non ?

Le vieil homme dut admettre qu’il avait raison.

— Bien ! – le bibliothécaire claqua de la langue – allez, ça vous dirait de faire un petit tour ?

— Vous voulez dire… rendre visite à vos collègues, à la bibliothèque ?

Le blond barbu éclata de rire.

— Non ! Je ne travaille pas pour la municipalité, ni pour qui que ce soit, d’ailleurs !

Sous les yeux stupéfaits de Martin, il se précipita vers l’entrée et appuya sur deux boutons. Les marches comme la porte se replièrent. L’homme, son bonnet à ailes toujours vissé sur le crâne, abaissa ensuite un levier. La séparation qui compartimentait la cabine du reste du véhicule disparut. Le bibliothécaire désigna le siège passager à Martin. Tandis que le vieil homme s’asseyait, l’homme s’installa au volant et démarra le véhicule. Martin jeta un œil au tableau de bord, couvert de boutons, leviers et lumières clignotantes en tous genres. Il n’avait aucune idée de leur utilité.

— Qu’aimez-vous lire, Martin ? demanda le bibliothécaire tout en contournant la place.

— Des romans d’aventures.

— Ça vous plairait d’en vivre une ?

Cette fois, ce fut au tour du vieil homme de rire.

— Oh, mais je suis bien trop vieux pour ça !

Le chauffeur eut un sourire en coin mais ne dit rien. Il pianota rapidement sur le tableau de bord, effectuant une combinaison sur les boutons colorés et lumineux.

Et Martin crut qu’il venait de mourir et voyageait vers le Paradis. Le paysage qu’il voyait à travers le pare-brise n’était plus urbain. À présent défilaient devant ses yeux des formes ondoyantes, qui s’étirèrent ensuite avant de se fondre entre elles. Il y eut un choc. Martin ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la lumière qui baignait la cabine était d’un bleu profond où se mouvaient des éclats de lumière. Le Bibliobus voguait sous l’eau. Un groupe de poissons passa près de sa fenêtre, suivis d’une raie à la démarche aérienne.

Martin se tourna vers le bibliothécaire, abasourdi. La barbe blonde s’étira davantage comme ce dernier élargissait son sourire.

— Vous ne rêvez pas, Martin.

— Que… que…

— Vous voulez connaître mon nom, Martin ?

Le vieil homme hocha la tête, même si découvrir le nom de cet homme lui apparut comme le cadet de ses soucis, tant la situation était étrange.

— Je m’appelle Hermès.

— Martin fronça les sourcils.

— Comme…?

— Oui, comme le dieu grec. Que je suis. Je suis Hermès. Ce Hermès.

Martin sentit un mouvement furtif, dans son dos. Il ne se retourna pas. Il tentait d’assimiler l’information.

— Ce Bibliobus peut aller où il veut, poursuivit Hermès, dans l’espace comme le temps. Pour le moment, je vous ai mené en un autre coin de la Terre, mais il est tout à fait possible de se rendre sur une autre planète !

— Le temps ?

Un espoir fou naquit dans le cœur du vieil homme. Pourrait-il revoir sa Jennifer ? Hermès sembla percevoir son émotion car son visage prit un air grave.

— De son vivant, non. En revanche, je peux vous mener régulièrement au Royaume des Morts pour que vous puissiez lui rendre visite.

Devant l’air effaré de Martin, Hermès précisa, tout en haussant les sourcils :

— Je peux aussi voyager dans différentes dimensions.

Un bruit résonna à l’arrière du véhicule. Hermès tourna la tête dans la direction du raffut et son front se rida. Mais il ne bougea pas.

Le vieil homme se pencha donc et plongea son regard à l’arrière du camion.

Des dizaines de petites formes sombres s’agitaient. Deux points blancs perçaient ce qui paraissait être leur tête, surmontée de deux petites oreilles retroussées comme des cornes. Et ces minuscules créatures parcouraient à toute allure les étagères, avançant en équilibre sur l’étroit rebord laissé entre les livres et le vide. Elles poussaient des ouvrages qui s’écrasaient au sol. D’autres individus de la même espèce surgissaient des malheureux livres tombés. Martin constata avec effroi que des taches d’encre commençaient à maculer l’espace. Il se tourna de nouveau vers Hermès.

— C’est à vous d’agir, dit le dieu. Et il tendit ses longs doigts pour toucher le front du vieil homme.

Un souvenir remonta à la vitesse d’une bulle crevant la surface de sa mémoire.

Les bancs de l’école. L’instituteur dans sa veste de travail bleu sombre. Le parfum de la poudre de craie, de l’encre et du bois ciré. Les feuilles éparpillées, les lettres maladroitement tracées sur elles se mettant à onduler. Et Martin, avec la bravoure qui accompagne son jeune âge, s’approche. Mu par une intuition, il prend sa plume entre ses doigts tachés d’encre et appuie sur la feuille d’où les mots menacent de s’écouler. Les lettres cessent de trembler. Tout rentre dans l’ordre.

— Vous avez un don, Martin.

La voix du dieu grec interrompit ses souvenirs.

— Un don que vous pourrez mettre au service de ce Bibliobus. Les livres n’aiment pas les voyages magiques. Ils ont le mal des pages et exsudent leur encre comme vous pouvez le voir. Ça cause pas mal de dégâts, sans un Soigneur à bord.

Le vieil homme resta silencieux et contempla de nouveau les diablotins aux milles nuances de noir qui s’agitaient, toujours plus nombreux, à l’arrière du véhicule.

Il était vieux. Usé, fatigué. Comme l’ancien Bibliobus. Ce qui lui restait à vivre serait rythmé par l’horloge, la télévision, la radio, le silence. L’absence. Avant d’être remisé dans un coin après une panne définitive, puis oublié. Aussi fou que cela paraissait, il pouvait aussi découvrir des contrées inexplorées, dans les pas des héros dont il suivait si assidûment les péripéties. Il pouvait s’occuper des livres contenus dans le Bibliobus et qui, probablement, provenaient des quatre coins de l’univers, du temps, des dimensions – pour peu qu’ils possèdent des angles. Il pouvait vivre intensément ce peu de temps qu’il lui restait, héros de ses propres aventures.

Martin prit sa décision. Sa paume se serra sur le pommeau de sa canne.

Il était temps de tacher à nouveau ses doigts d’encre.