Publié dans Lecture

La Fée, la Pie et le Printemps, Elisabeth Ebory

Quatrième de couverture

En Angleterre, les légendes ont été mises sous clé depuis longtemps. La fée Rêvage complote pour détruire cette prison et retrouver son pouvoir sur l’humanité. Elle a même glissé un changeling dans le berceau de la reine…
Mais Philomène, voleuse aux doigts de fée, croise sa route. Philomène fait main basse sur une terrible monture, des encres magiques, un chaudron d’or et même cette drôle de clé qui change de forme sans arrêt. Tant pis si les malédictions se collent à elle comme son ombre… Philomène est davantage préoccupée par ses nouveaux compagnons parmi lesquels un assassin repenti et le pire cuisinier du pays. Tous marchent vers Londres avec, en poche, le secret le plus précieux du royaume.

Mon avis

J’ai découvert la plume d’Elisabeth Ebory lors de ses premières publications dans les anthologies des éditions de L’Oxymore et dès lors, je suis tombée sous le charme de son style ! Je me suis jetée sur son recueil et sa novella parus chez Griffe d’Encre, que j’ai adorés. Puis, il y a eu une longue période de silence, une période de 6 ans sans parution. Alors, quand les éditions ActuSF ont annoncé un roman d’Elisabeth Ebory dans le cadre de la rentrée littéraire des Indés de l’imaginaire, vous vous doutez bien que j’étais totalement ravie ! 🙂

Dans La Fée, le Pie et le Printemps, nous suivons deux voix : celle de Philomène, une fée voleuse qui a quitté le monde des fées (une prison magique où celles-ci ont jadis été enfermées et où règne un épais brouillard) pour suivre les traces d’une autre fée en Angleterre. L’autre voix est omnisciente et trace le parcours de cette autre fée, Rêvage, qui complote pour libérer ses comparses et, pour ce faire, a glissé un changelin dans le berceau royal… Ajoutez une bande de bandits à la petite semaine, dont les membres sont aussi différents qu’ils sont unis (l’étrange Od, l’impérieuse Vik, le charmant Clem et l’intriguant S) et vous obtenez une belle brochette de personnages dont les trajectoires télescopées vont finir par s’emmêler.

Vous l’aurez compris, La Fée, la Pie et le Printemps est un roman féerique ! On pourrait même le qualifier de fantasy urbaine puisque son intrigue se déroule dans et autour de Londres – le Londres du XIXe siècle – à l’exception, bien sûr, des passages qui se déroulent dans la prison des fées. De fait, le roman est infusé d’une vraie magie, aussi ensorcelante que celle dont usent les fées pour convaincre les humains de leur dévoiler leurs secrets. J’ai retrouvé avec bonheur un univers féerique où les fées, loin des clichés plein d’ailes battantes et de paillettes, sont des créatures qui ont leur propres lois et, surtout, leur amoralité. Malgré tout, Philomène la voleuse nous est vite très attachante, tout comme les personnages avec qui elle va tisser des liens (de mauvais gré d’abord).

Encre magique, cheval de cauchemar, dame au chaudron, Elisabeth Ebory égrène les éléments de son propre monde féerique en laissant, ici et là, quelques airs de déjà-vu, comme si elle avait puisé son inspiration dans les contes et légendes pour élaborer l’univers de son roman mais que l’on n’arrive plus à retracer le chemin vers ces racines. Air de déjà-vu qui trouve aussi peut-être sa source dans le fait que j’avais déjà pu voir des encres magiques à l’oeuvre dans son recueil, À l’orée sombre. Entre originalité et familiarité, tourner les pages de ce roman a donc été un vrai régal pour moi, qui adore les histoires féeriques et en particulier quand elles reprennent le caractère si autre de ces créatures magiques !

Il faut dire que le style de l’auteur reste aussi enchanteur que dans ses précédents récits. Je l’ai trouvé plus accessible, cela dit, moins emperlé de rêve et d’enchantements, mais cela n’a en rien diminué mon plaisir à parcourir ce roman, au contraire je pense que cela sied mieux au format long.

Bref, vous l’aurez compris, je reste subjuguée par cette histoire de fée voleuse et de fée comploteuse et j’espère que, la prochaine fois, Elisabeth Ebory n’attendra pas autant d’années avant de nous ensorceler avec un nouveau sort d’encre, une nouvelle histoire de fée. Une histoire à la lumière claire-obscure, à l’image de ses fées.

Éditions ActuSF, 428 pages, 2017

Cet ouvrage a été lu dans le cadre d’un service presse – merci aux éditions ActuSF pour leur confiance.

Cette lecture s’inscrit dans le challenge À la recherche de féerie organisé par le blog Bazar de la littérature

Publicités
Publié dans Lecture

Cette crédille qui nous ronge, Roland C. Wagner

cette_credille_qui_nous_rongeQuatrième de couverture

Une planète : Océan. Un conflit : celui qui oppose les colons végétariens aux colons carnivores. Un homme : Quartz B, garde du corps qui a perdu son client, l’ambassadeur de la Terre, et qui va devoir reprendre le flambeau d’une délicate mission. Le problème : non conformiste, aussi diplomate qu’un catcheur mexicain, Quartz B. saura-t-il apaiser les tensions afin d’éviter que ne dégénère le conflit entre les amateurs de vraieviande et les végétares ?

Mon avis

C’est l’été, le moment idéal pour voguer vers d’autres horizons. Et avec le challenge Summer Star Wars qui fait son retour, c’est l’occasion idéale pour s’en aller au milieu des étoiles et visiter des planètes lointaines 🙂

Pour entamer ce voyage intergalactique, voici un premier arrêt sur Océan. Océan, une planète colonisée par une population en majorité francophone (mais pas que). Une planète à la faune surprenante (les animaux ne sont pas divisés simplement en mâles et femelles, certaines bestioles savent très vite venir se servir seules dans les frigidaires et laver leur vaisselle après avoir mangé) et sans prédateurs. Un petit paradis, alors même que la Terre a vu disparaître bon nombre d’animaux ? Pas vraiment, comme le découvrira à son grand dam Quartz B, garde du corps de son état propulsé sur la scène politique sans qu’on lui demande son avis.

C’est que, sur Océan, le débat fait rage : peut-on ou non consommer des animaux alors qu’il n’y a pas de prédateur naturel ? La question est d’autant plus épineuse qu’elle a déjà causé une guerre, autrefois. Pour Quartz B, la mission s’avère donc délicate…

Ce petit roman – presque une novella, tant il est court [EDIT : en fait, c’est bien une novella] – est, je dois bien l’avouer, une petite merveille ! 🙂 Je l’ai lu dans sa version numérique mais il est toujours commercialisé sous format papier. Ainsi que le laisse présager le résumé, l’auteur s’en donne à coeur joie pour traiter d’un thème très délicat en nos terres françaises, chantres de la gastronomie : le végétarisme. Malin, Roland Wagner déplace le problème ailleurs mais n’en garde pas moins une plume acérée. Sous couvert de la problématique colonialiste de cette exo-planète se cache bien une réelle réflexion sur le végétarisme. Mais, et surtout, réflexion faite avec humour. Et bon sang que ça fait plaisir ! 🙂

Entre les bestioles bizarres, qui ressemblent à s’y méprendre au Marsupilami (la couverture de Caza en fait un beau portrait) et qui se servent toutes seules dans les cuisines, la population qui se divisent entre végétares et amateurs de vraieviande (pour faire opposition à la Terre où les habitants amateurs de produits carnés doivent se contenter de viande élevée en éprouvette, les animaux étant éteints), et la langue ! Un régal, cette langue ! Vous voyez le Québec, où le Français s’est développé loin de son berceau ? Sur Océan c’est pareil. Le vocabulaire a évolué, loin de la Terre, mêlé à d’autres langues. Cela reste très lisible mais à lire, c’est franchement drôle et cela donne une belle touche de légèreté à un sujet qui l’est moins.

Ajoutez une bonne dose d’action, saupoudrée d’une louche de suspense et d’un zeste de politique. Et puis cette faune ! Bon sang, cette faune ! Je n’ose en dire plus, mais Quartz B vivra un moment pas piqué des hannetons – la réaction extérieure est d’ailleurs à se tordre de rire 🙂 Au menu, vous n’aurez au final que régal pour vos yeux de lecteur 🙂

Pour résumer : un planet opera qui allie avec excellence humour et sujet de réflexion, qui ne se pose absolument pas en moralisateur – libre à vous de creuser le sujet ou non – et qui fait voyager. Un court séjour sur Océan qui m’a beaucoup plu ! 🙂 Et, oui, étant végétarienne, je dois dire que lire un petit ouvrage de SF sur le sujet qui parvient à le traiter de façon aussi détachée que vraie, ça m’a fait bien plaisir 🙂 Mais je pense que même si vous n’êtes pas familier de ce choix d’alimentation, cette petite balade sur Océan vous plaira.

Éditions ActuSF, 106 pages, 2012

Cette lecture s’inscrit dans les challenges Je suis éclectique du forum Mort-Sûre, catégorie Science-Fiction, ainsi que dans le challenge Summer Star Wars Episode II du blog de Lhisbei

challenge_jesuiseclectiquesummer_star_wars_2

Publié dans Lecture

Lancelot

lancelotQuatrième de couverture

Lancelot est le plus grand des chevaliers de la Table ronde mais aussi celui dont le destin est le plus tragique lorsqu’il trahit Arthur, son roi, en tombant amoureux de Guenièvre.

Loyal, pur et traître, il ne cesse de nous interroger depuis des siècles, se réinventant à chaque époque.

Neuf auteurs confirmés de l’imaginaire se sont emparés de sa figure pour lui inventer de nouvelles aventures, donnant un éclairage nouveau à ce personnage résolument moderne. Neuf éclats de son âme. Et un peu de la nôtre.

Mon avis

La légende arthurienne me passionne. C’est donc les yeux fermés que je me suis jetée sur cette nouvelle anthologie portant sur le thème, parue cette année aux éditions ActuSF à l’occasion du festival Zone Franche. Cette fois, et comme le titre l’indique, l’anthologie se concentre sur un personnage particulier : Lancelot.

Lancelot, l’ambivalent : meilleur chevalier de la Table Ronde, beau comme un astre mais qui trahit son roi, pour l’amour d’une femme inacessible. Un paradoxe, un amour interdit, un déchirement entre la fidélité due à son seigneur et ses sentiments. Une chute, une tragédie qui ne pouvait qu’inspirer. La série télévisée Kaamelott avait d’ailleurs bien rendu, à mes yeux, cette dualité propre au personnage : parfait d’un côté mais qui, aveuglé par sa passion, fini par commettre l’irréparable, contribuant ainsi à la chute de Camelot.

Mais voyons ce que les auteurs au sommaire de cette anthologie pensent de Lancelot du Lac ! 🙂

Le Donjon noir de Nathalie Dau : on démarre l’ouvrage avec un texte féerique, dans tous les sens du terme. Nathalie Dau, au fil de sa plume toujours aussi envoûtante, exploite l’ascendance féerique de Lancelot, élevé par la Dame du Lac. Elle puise notamment en cette éducation particulière un motif tissé tant de magie que de drame, car c’est là que se trouvera l’origine des tourments du chevalier. Je n’en dis pas plus pour ne pas trop en dévoiler, mais ce premier texte m’a littéralement enchantée et j’ai été ravie de voir la facette féerique de certains éléments de la légende arthurienne retranscrite de façon si émouvante, si belle.

Lancelot-Dragon de Fabien Clavel : Lancelot part en quête du Graal et se retrouve perdu, confronté à d’étranges visites et visions. Un texte hypnotique, qui rend à merveille la situation de Lancelot qui tourne en rond au milieu de divers sortilèges. Un texte qui interroge, aussi, comment le meilleur des chevaliers a bien pu chuter si bas. S’il ne m’a pas marquée véritablement, je me suis laissée prendre par l’atmosphère de ce récit, comme Lancelot est pris au piège de son échec.

Le meilleur d’entre eux de Lionel Davoust : Lancelot s’en retourne dans un royaume en pleine déliquescence, rapporter à Arthur le résultat de sa quête. Une nouvelle très forte, qui prend aux tripes autant qu’elle fait réfléchir. Le sacrifice prend ici tout son sens, dans ce qu’il a de plus noble comme de plus déchirant. L’une de mes favorites du recueil !

Le voeu d’oubli d’Armand Cabasson : un mystérieux guerrier, redoutablement doué, prête son épée à divers meneurs d’homme… où l’on découvre un Lancelot amnésique, guerroyant à l’étranger. Las ! Le mythe, toujours, le rattrape. Comme toujours, Armand Cabasson sait nous emmener dans une Europe et un Moyen-Orient médiéval avec brio, tout comme il retrace le fracas des armes mieux que ne le ferait un cinéaste. S’ajoute la réflexion sur la légende, plus forte que le destin individuel, ce qui donne un texte plaisant à lire et un Lancelot qui tente désespérément de fuit sa chute, ce qui n’est pas sans rappeler un certain Oedipe…

Je crois que chevalerie y sera d’Anne Fakhouri : partis à la recherche de Lancelot, disparu, quatre chevaliers – Gauvain, Lionel, Bohort et Hector – vont durant un étrange voyage découvrir différentes images du chevalier… Un conte surprenant, envoûtant, où l’auteur se saisit de l’image archétypale liée au personnage de Lancelot pour nous offrir un joli jeu de miroirs avec ces Lancelots projetés par les perceptions qu’en a son entourage. Un texte qui m’a bien plu par son côté « conte » et par cette approche multiple.

La Tête qui crachait des dragons de Thomas Geha : Camelot a été envahi par des dragons. Le royaume est saccagé, les victimes nombreuses. Seul espoir : que Lancelot, qui vit en ermite, traite le mal à la racine… Cette fois, la légende est clairement tordue dans le sens où nous plongeons en pleine fantasy dragonienne ! Un dépaysement surprenant autant qu’agréable, où l’on croise un Lancelot qui préfère se réfugier dans des visions qu’affronter la terrible réalité.

Les Gens des pierres de Franck Ferric : sur une île hors du temps, les chevaliers de la Table Ronde maintiennent en bon état les murailles du château. Au loin, la jeune Elaine s’étiole : elle vit recluse en sa tour. Jamais elle ne peut en sortir, sous peine d’attirer le malheur sur le royaume… Ce texte figure également parmi mes coups de coeur de l’anthologie, en raison de sa très belle reprise de l’histoire de la Dame de Shalott. Une histoire superbe autant que triste.

Lance de Jeanne-A Debats : 1936. Raphaël, vampire de son état, est chargé par le Vatican de réveiller Lancelot de son éternel sommeil afin que ce dernier élimine un dragon réveillé par les Nazis. Là encore, du dépaysement est au programme ! Le personnage du vampire est issu d’un roman du même auteur, Métaphysique du vampire, mais la nouvelle se lit fort bien indépendamment. Elle nous balade et nous présente un Lancelot en total décalage avec l’époque durant laquelle se déroule les événements ! Ceci ajouté à la personnalité fort particulière du vampire nous offre un texte réjouissant 🙂 Cependant, nous ne sommes pas là dans l’humour jovial, mais grinçant. D’autant plus que Lancelot n’apparaît pas sous son meilleur jour dans le texte et pour cause… l’antisémitisme ne fut hélas pas l’apanage des Nazis dans l’Histoire européenne. Un texte sans concession malgré son vernis humoristique.

Pourquoi dans les grands bois, aimé-je à m’égarer de Karim Berrouka : on boucle avec un autre texte humoristique – mais clairement barré, cette fois ! Là, encore, les personnages des brigadiers sont issus d’un roman du même auteur (Fées, weed et guillotine) mais le texte peut se lire tout seul (je précise que dans ce cas comme dans celui de la nouvelle précédente, je n’ai pas lu les dits-romans). Un événement étrange a eu lieu près d’Huelgoat, en Bretagne et notre équipe est chargée d’élucider l’affaire, qui mêle écureuils tueurs et vieillard fou se battant à l’épée. Ne cherchez pas de sérieux ici, il n’y en a pas ! 🙂 On aura affaire à un Lancelot qui a quelque peu perdu l’esprit au fil des siècles, à un combat d’anthologie entre deux chevaliers multi-centenaires (à noter que les multiples insultes que se lancent les belligérants valent leur pesant de cacahuètes ^^), sans oublier les fameux écureuils tueurs, évidemment. ^^

Neuf histoires mettant en scène Lancelot, neuf textes qui ont chacun leur propre vision du personnage, leur ambiance, leur ton. Neuf nouvelles qui m’ont régalée, si bien que, si je puis désigner quelques coups de coeur, je dois avouer que c’est vraiment pour en distinguer, car tous les textes m’ont plu ! 🙂 Une excellente anthologie qui ravira tous les passionnés du mythe.

Éditions ActuSF, 373 pages, 2014

logo_orange_dimanche_jlnn

Publié dans Lecture

La Chasse sauvage du colonel Rels, Armand Cabasson

La Chasse sauvage du colonel Rels, Armand CabassonQuatrième de couverture

 Lorsque la fantasy se perd dans les méandres de l’Histoire…

… on peut voir le roi Peste mener ses troupes dans un Londres ravagé par la maladie. Partir à la rencontre de Giacomo Mandeli, peintre de génie contraint de travailler pour l’Inquisition. Suivre les Vikings de Knut affrontant les armées anglo-saxonnes, ou, alors que la guerre de Sécession fait rage, vivre la dernière chasse sanglante du colonel Rels.
Russie, Japon, Irlande, Espagne, États-Unis… Armand Cabasson nous entraîne dans un périple à travers l’Histoire, les légendes et les guerres, pour nous offrir des moments de fantasy forts, puissants, servis par une poésie sauvage.

Mon avis

J’ai découvert les écrits d’Armand Cabasson il y a quelques années, par ses nouvelles parues aux éditions de L’Oxymore (maison hélas aujourd’hui disparue). J’ai très vite été séduite, émue, frappée par ses textes où se mêlent la réalité, le fantastique, la légende, l’histoire et, surtout, les méandres de l’esprit humain. L’auteur est également psychiatre à la ville et cela explique pourquoi ses personnages semblent littéralement prendre vie devant nous, tant leur psychologie est bien construite, réaliste. Fragile.

Mais Armand Cabasson, après deux recueils, s’est montré absent pendant plusieurs années. Mis à part deux ou trois nouvelles parues en anthologie, aucun signe de vie depuis 2007. Alors, lorsque j’ai su que les éditions ActuSF publieraient un recueil de nouvelles inédites, je me suis jetée dessus les yeux fermés !

À noter que cette parution s’inscrit dans le cadre d’un événement, la rentrée de fantasy française, lancée par un collectif d’éditeurs : les Indés de l’Imaginaire, composé des éditions ActuSf, Mnémos et les Moutons électriques. Chaque maison d’édition de ce collectif sort un titre d’un auteur phare à l’occasion de cette rentrée.

Pour ActuSF, donc, il s’agit de La Chasse sauvage du colonel Rels, recueil de nouvelles inédites signées Armand Cabasson.

Après lecture, une thématique me saute au yeux : la guerre. La guerre et son cortège de sang et d’esprits brisés. Après quelques nouvelles du même acabit, c’est-à-dire habitées de batailles sanglantes, j’ai crains que l’auteur dont j’appréciais tant la plume ait perdu quelque peu de son talent. Mais j’ai poursuivi ma lecture et j’ai bien fait : j’ai révisé mon jugement en lisant avec délices des nouvelles d’excellente qualité qui rehaussaient celles qui m’avaient moins plu.

Voyons donc ce que j’en ai pensé, texte par texte :

1348 nous entraîne dans l’année du titre, à Londres. Le Roi Peste s’est mis en tête de conquérir la ville et y sème son cortège de mort et d’horreur. Une nouvelle bien noire, aux relents infernaux (ou plutôt : corrompus par la maladie) pour démarrer, voilà qui annonce la couleur ! Si l’évocation du Londres de cette époque m’a plu, le contexte pestiféré et en guerre, avec force descriptions macabres et peu ragoûtantes, m’a moins plu.

La Chasse Sauvage du colonel Rels nous entraîne dans une autre guerre, celle de Sécession, aux États-Unis. On suit la cavalcade du colonel Rels. En dire plus sur l’histoire serait un crime, car sa chute en donne toute la force. C’est une histoire sur les ravages psychiques de la guerre, sur la façon dont elle transforme les hommes, le tout mêlée de la légende de la Chasse Sauvage. Une nouvelle marquante.

L’Héritage nous emmène cette fois-ci au Japon, durant le Moyen-Âge. Un homme, seigneur du clan, tombe sur le champ de bataille, et son fils doit hériter plus tôt que prévu de sa charge. Une histoire empreinte de l’esprit japonais, intéressante et moins violente que les précédentes malgré un petite côté macabre. Ayant lu ce texte juste après un recueil de contes fantastiques japonais, j’y ai retrouvé avec plaisir la même ambiance spectrale, avec ce mélange de sérénité et d’horreur.

Le Roi Dieu-Loup nous convie à la suite des Vikings venus piller l’Angleterre. Nous suivons Knut, qui regarde avec mépris les beserker semer la désolation. Les berserker, ces hommes qui se croient transformés en bêtes lorsque la fureur divine les prend et qui, dès lors, ne se donnent plus aucune limite. Armand Cabasson nous présente ici les berserker pour ce qu’ils sont : des bêtes sanguinaires. La violence de la nouvelle éclate de toutes parts et le pauvre Knut, pris au milieu, ne trouvera pas forcément son salut dans son profond désir de vivre. Un texte sans pitié, à l’instar des berserker. Inutile de dire qu’un tel déferlement de violence m’a laissée toute tremblante.

Arrivée à ce point du recueil, je me suis demandé où était passée toute la fine psychologie des personnages de l’auteur à laquelle j’étais habituée. Certes, ses écris précédents n’étaient pas dénués de noirceur, mais là, on nage en plein bain de sang ! J’ai néanmoins poursuivi ma lecture, histoire de laisser sa chance au recueil. Et j’ai bien fait !

Car voilà Giacomo Mandeli, une nouvelle qui nous invite à suivre le destin de l’artiste (fictif) du même nom. Giacomo Mandeli est un peintre italien dont les œuvres sont motivées par son aspiration à ne représenter que la vérité. Pour cette raison, l’Inquisition espagnole le convoque et lui commande une œuvre particulière : le portrait du diable. Au travers du parcours de l’artiste pour réaliser l’impossible, Armand Cabasson explore le contraste saisissant entre la presque innocence de l’artiste et les soupçons démesurés de l’Inquisition, prompte à brûler quiconque semble commercer avec le diable. Au fil du texte, l’auteur se permet même d’avancer une réflexion théologique aussi intéressante que surprenante. Si, pour ma part, elle m’a donné matière à penser, je pense que cette idée pourra peut-être heurter certaines spiritualités.

En tout cas, ce texte que j’estime le meilleur de tout le recueil s’avère époustouflant par cette vision du diable, par sa description de l’Inquisition et par son personnage principal aux vues ouvertes et franches. Une merveille !

Les Chuchotements de la Lune nous emmène de nouveau au Japon. La nouvelle est très courte, aussi me contenterai-je de la résumer ainsi : les samouraïs d’un clan dont la chute paraît proche doivent mener une ultime bataille. Ici, la poésie de certaines images (lune, cerisiers, lucioles) vient contrebalancer la violence de la guerre qui demeure atténuée dans ce texte, comme en retrait. Un retrait bienvenu après les premiers textes du recueils qui nous traînait en plein champ de bataille et, une fois encore, une belle évocation de l’esprit japonais de l’époque.

Saint Basile le Victorieux se déroule en Russie. Le Grand Prince, qui a acquis le pouvoir en assassinant son frère aîné qu’il jugeait inapte à régner sur Kostov, doit protéger la ville des Mongols. Et la relique de Saint Basile le Victorieux, son crâne, semble bien opérer des miracles ce faire… or, les origines de ce crâne sont teintées de noirceur. Un beau récit fantastique dont la chute apporte toute sa saveur – noire, évidemment.

Le Minotaure de Fort Bull retourne aux États-Unis, durant la guerre de Sécession. Le narrateur est un homme défiguré lors d’un combat. Muté, il construit une forteresse intenable. Il se jette à corps perdu dans la bataille, résolu à gagner à défaut de pouvoir être regardé à nouveaux dans les yeux. Point de trace de fantastique ici, mais le récit hargneux autant que froid d’un homme auquel on a renié l’humanité, en raison de sa blessure. Un personnage dont on ne sait que penser : le détester ou le plaindre ?

Les Mange-Sommeil, enfin, clôt le récit avec une histoire plus légère, presque lumineuse malgré sa tristesse. Connie, une petite fille irlandaise, vient de perdre son petit frère Kenneth. Trop jeune pour appréhender ce qu’est vraiment la mort, elle se persuade que Kenneth s’est transformé en lutin. Elle en croise d’ailleurs un qui le lui confirme, même si ce dernier ne lui avoue pas qu’il enjolive, ayant lui-même perdu sa soeur et désirant consoler quelqu’un. Une jolie nouvelle sur le deuil, la vision qu’en ont les enfants, sur l’émerveillement de l’enfance trop vite évanouie avec l’âge adulte. De quoi achever le recueil sur une note plus lumineuse malgré son sujet, après tant de récits si sombres.

Au final, ce recueil empli du fracas des armes explore la psyché de l’âme humaine lorsqu’elle est confrontée à ses instincts les plus noirs, tout en évoquant, ici et là, les plus beaux actes dont elle peut malgré tout faire preuve. Des personnages ambivalents pour beaucoup, complètement corrompus pour certains et innocents pour d’autres, des situations violentes, souvent, sanglantes. Un recueil qui témoigne une fois de plus du talent d’Armand Cabasson. Les âmes sensibles éviteront les nouvelles 1348 et Le Roi Dieu-Loup, qui sont à mes yeux les plus difficiles à lire au vu du niveau de violence décrite, en revanche les autres valent leur pesant d’or, en particulier Giacomo Mandeli et Les Mange-Sommeil.

Éditions ActuSF, 2013, 214 pages.

Challenge nouvelles & novellas

Publié dans Lecture

Miroir de porcelaine, Mélanie Fazi

69, anthologie dirigée par Charlotte VolperLors de mon inscription au challenge Je lis des nouvelles et des novellas, l’organisatrice du challenge a indiqué que les éditions Actu SF étant partenaires du dit challenge, chaque participant devait la contacter pour bénéficier gratuitement d’une nouvelle numérique issue de leur catalogue, une fois leur première chronique terminée. Un grand merci, donc, aux éditions ActuSF ainsi qu’à Lune pour ce présent ! 🙂

J’ai choisi le texte Miroir de porcelaine de Mélanie Fazi, publié originellement dans l’anthologie 69 qui portait sur le thème de l’érotisme dans les littératures de l’imaginaire. Pourquoi ce texte ? Si je vous dis que j’adore les nouvelles de Mélanie Fazi, la réponse est là :). D’ailleurs, je parlerai probablement de ses recueils en ces lieux un de ces jours – à moins que je ne le fasse sur La Lune Mauve, comme ce sera le cas pour un de ses romans ? 😉

Mélanie Fazi  a un talent de nouvelliste qui me sidère à chaque fois. Ses textes ont cette façon d’amener l’émotion par petites touches, jusqu’à ce qu’à la fin, vous soyez submergé par un raz-de-marée. Dans Miroir de porcelaine, s’il n’y a pas ce final où on se retrouve pantelant, il y a bel et bien de l’émotion et une vague de tristesse qui nous enveloppe à la fin.

On suit la narratrice, artiste qui travaille en faisant danser des automates de porcelaine en usant simplement de sa propre énergie motrice. Voilà pour la touche fantastique, aussi légère et délicate que le matériau dont sont fait ces beaux automates. Iris – c’est le nom de la narratrice – nous est dépeinte dès le départ comme blessée, tentée de rester dans un cocon de sommeil. De cette blessure, nous nous doutons très vite de l’origine, mais qu’il n’y ait que peu de suspense n’enlève rien à la qualité de l’histoire. Car Miroir de porcelaine, en plus d’être bien écrit, parvient à instiller au lecteur un sentiment de tristesse, d’abandon, le même que celui ressenti par Iris. Je suis sortie de cette lecture avec un goût doux-amer en bouche, un goût de mélancolie.

Notons que l’érotisme est très discret dans le texte, même si une certaine sensualité se dégage de plusieurs descriptions., notamment celle des spectacles d’Iris et des automates. Avec Miroir de porcelaine, Mélanie Fazi fait preuve de délicatesse pour peindre le portrait de cette femme blessée. Tout est dit à petites touches, à mots ciselés, comme si la narratrice était aussi fragile et cassante que ces automates avec qui elle danse. Malgré sa colère, qui gonfle parfois.

Un bien beau texte, très mélancolique, dont je retiendrai surtout l’image des deux automates de porcelaine, à la fois vecteurs et victimes, si beaux et innocents du drame qui les entoure. Un texte qui a reçu le prix Masterton en 2010. Quand je vous dis que Mélanie Fazi est une novelliste de talent.

Nouvelle parue dans l’anthologie 69, dirigée par Charlotte Volper, éditions ActuSf, 2009.
Challenge nouvelles & novellas