La fille du monstre, Florence Aubry

Quatrième de couverture

Comment vivre avec un papa qui a voulu partir?
Un père qui a voulu en finir.
Un père qu’on ne reconnaît plus, dont le visage aimé a disparu, pulvérisé. Et devenir du jour au lendemain la fille d’un monstre aux yeux des autres…

Mon avis

C’est avec beaucoup d’appréhension que j’ai abordé La fille du monstre. Le sujet principal du livre, à savoir le suicide et ses conséquences sur les proches, est en effet des plus délicats. Et quand on est, comme moi, une âme sensible, il y a de quoi s’inquiéter de la façon dont le livre pourrait traiter un sujet aussi douloureux.

Mais Florence Aubry traite ce difficile thème avec une délicatesse rare. Nous vivons l’histoire du point de vue de Tess. Depuis le jour où son père a tenté de se tuer. Un acte désespéré auquel il survit, certes, mais qui le laisse défiguré à vie. Et pour Tess commence alors un douloureux chemin. Dans son village, elle n’est désormais plus que « la fille du monstre », un sobriquet lourd à porter quand on est encore une petite fille. Surtout, elle ne comprend pas la raison de cette tentative de suicide.

Le livre est court mais il n’a pas besoin d’être plus long. Avec les mots de Tess, avec sa sensibilité, l’autrice met en lumière les conséquences du suicide sur les proches. Elle nous présente le cheminement d’une adolescente qui mettra des années avant d’accepter, puis de pardonner à ce père qui, un jour, lui est soudainement devenu si étranger. Et elle le fait avec une plume précise, à la fois pudique mais sincère, sans tirer le sujet vers le glauque ou le pathos.

Un exercice d’équilibre d’autant plus remarquable qu’il est brillamment réussi. Malgré tout, si le livre s’adresse à un public d’adolescents et de jeunes adultes, si le sujet est bien traité, je pense que sa lecture nécessite un minimum d’accompagnement pour les plus jeunes ou les plus sensibles.

Éditions Gallimard Jeunesse, 192 pages, 2019

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La voix des ombres, Frances Hardinge

Quatrième de couverture

La jeune Makepeace avait pourtant appris à se défendre contre les fantômes. Mais aujourd’hui, un esprit habite en elle. Il est sauvage, fort, en colère… et il est aussi son seul rempart contre la cruelle dynastie de son père. Dans un pays déchiré par la guerre, Makepeace va devoir faire un choix difficile: la liberté ou la vie.

Mon avis

L’ouvrage est attrayant, avec sa chouette en couverture et sa tranche verte. Le contenu ne l’est pas moins ! Écrit avec une plume fluide, La Voix des ombres nous entraîne dans les pas de Makepeace et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette toute jeune fille aura bien des fantômes à affronter… dans tous les sens du terme.

Makepeace possède en effet un don. Un don inquiétant, que sa mère lui force à apprendre à affronter. Un don qui suscite certaines convoitises par des personnages non moins effrayants… et dans les mains desquels Makepeace va tomber, après la mort de sa mère.

Mais commençons par le commencement. Makepeace mène une vie routinière dans une petite ville de campagne, dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Elle n’est cependant pas paisible, cette vie, car Makepeace est régulièrement visitée par des fantômes et cela la terrifie. Pour l’aider à maîtriser son don, sa mère l’enferme régulièrement dans un lugubre grenier. Makepeace réagit très mal à cette façon violente de la forcer à se confronter à son don, tout comme elle peine de plus en plus à se retenir de poser des questions sur son mystérieux géniteur. Un jour, deux drames surviennent : Makepeace, à proximité d’un ours battu à mort par ses dompteurs, reçoit l’esprit de l’animal et sa mère meurt, prise dans un mouvement de foule dans la ville proche. Makepeace, affolée par ce deuil comme par cette cohabitation forcée avec un ours enragé, s’enfuit. Elle se fait engager comme servante auprès des Fellmotte, famille d’aristocrates d’où serait enfuie sa mère, autrefois. Mais ce faisant, elle se jette aussi dans la gueule du loup…

Sise dans l’Angleterre du XVIIe siècle, l’intrigue mêle le fantastique avec, en toile de fond, les remous qui agitent le pays à cette époque. Makepace s’efforce de survivre et d’échapper aux fantômes, ceux qui la hantent comme ceux qui la poursuivent, avant de s’affermir et d’apprendre à vivre avec eux. Le spectre de l’ours, notamment, qui la possède tôt dans le récit.

La présence de cet animal fantôme m’a bien plu. Il souligne à merveille la métaphore de la part animale que chacun porte en soi. Il est ce avec quoi Makepeace à également du mal – partager son enveloppe corporelle entre deux esprits n’est pas aisé en soi ! Mais plus elle approchera d’une cohabitation harmonieuse, plus Makepeace mûrira et deviendra forte.

Récit initiatique, récit fantastique, La Voix des ombres est un roman qui se lit bien et qui offre une histoire de fantômes qui sort des sentiers battus. Certains spectres donnent particulièrement froid dans le dos. Un autre roman qui prouve que la littérature young adult n’est pas à réserver qu’à son public cible, il ravira aussi des lecteurs plus âgés.

Éditions Gallimard Jeunesse, 512 pages, 2019

La fille qui brûle, Claire Messud

Quatrième de couverture

Julia et Cassie se connaissent depuis toujours. Amies siamoises, copines jumelles, elles savent tout l’une de l’autre et se fraient ensemble leur chemin vers l’adolescence. L’été précédant leur entrée en cinquième, elles fuient leur petite ville de Royston, dans le Massachusetts, par le biais de l’imagination. Enfoui au milieu d’une forêt subsiste un ancien asile dans lequel elles s’inventent des vies dangereuses. Et puis le quotidien reprend son cours, elles ne sont plus dans la même classe, se font de nouveaux amis et s’éloignent peu à peu. Élève studieuse, Julia se prépare pour un concours d’éloquence tandis que Cassie se perd dans de mauvaises fréquentations. Julia observe, impuissante, son amie de toujours lui échapper et se fondre dans la peau, à vif, de quelqu’un qu’elle ne reconnaît pas. Jusqu’à ce que Cassie disparaisse.

Mon avis

C’est par une chaude journée d’été que j’ai dévoré, d’une traite, La fille qui brûle. Aucun rapport entre la météo et le titre, pourtant. La fille qui brûle, c’est avant tout Cassie Burns, au nom si transparent, La fille qui brûle, c’est cette jeune fille sur la couverture, si blonde, les yeux brillants – car pour une fois, la couverture reflète fort bien le contenu. La fille qui brûle, c’est un roman qui m’a happée, marquée, envoûtée. Clairement ma lecture coup de cœur de cet été !

On suit l’histoire du point de vue de Julia, narratrice à la première personne de la déliquescence de l’amitié si forte qui l’unissait autrefois à Cassie. Les premières pages posent le cadre et parle du dernier été où les deux filles étaient complices, le dernier été avant que tout bascule. Dans cette petite ville environnée d’une vaste forêt, Julia et Cassie explorent les bois et y découvrent les ruines d’un asile, où elles connaîtront plusieurs journées d’aventures passionnées, laissant libre cours à leur imagination débordante. Des jeux d’enfants, qu’elles sont encore. Puis arrive la rentrée en cinquième et là, tout change.

Tout change parce que Cassie et Julia ne sont plus dans la même classe, tout change parce que chacune grandit, entrant dans l’âge si complexe et si difficile qu’est l’adolescence. Et là où Julia pose un regard observateur, presque distancié mais pourtant sensible sur ces transformations, Cassie, elle, se lie à une nouvelle élève qui l’entraîne vers la fête, l’alcool, les excès en tous genres. Tout change.

La fille qui brûle, c’est l’histoire du chemin de deux amies qui se désagrège lentement lorsque l’adolescence surgit, chacune grandissant différemment. Étude subtile autant que juste de cet âge charnière où la personnalité se construit, le roman évoque aussi, sans aucun fard, ce que c’est qu’être adolescente. Avec un « e ». Ce que c’est que de devenir une femme, dans un monde où cela implique tant. La fille qui brûle offre aussi une peinture de la difficile construction de soi quand mensonges et omissions entoure son passé, quand aucune liberté d’être soi s’y mêle. Et Cassie se consume, au milieu de tout cela, alors que Julia, blessée d’être mise à l’écart comme un vieux jouet, bénéficie d’un entourage stable pour l’aider à se construire sans trop de heurts.

Malgré sa quatrième de couverture et le petit suspense qui court jusqu’à la dernière partie du livre, La fille qui brûle n’est pas un thriller. C’est véritablement une peinture de l’adolescence, très fine et très bien écrite. C’est aussi une description d’une amitié forte et des chemins différents que l’on peut prendre lorsqu’on grandit, mais aussi une évocation nette de la difficulté de grandir lorsque la pression des adultes s’y mêle, du regard soudainement acéré que l’on porte sur soi et les autres à mesure que l’on mûrit et de l’amère constatation que, quelle soit la force des liens, on n’est jamais sûr de connaître par cœur une personne.

La fille qui brûle, un très beau roman tel que je n’en avais pas lu depuis longtemps – en terme de littérature générale, j’entends. Un roman envoûtant, qui hante bien après que la dernière page en ait été tournée. Un roman où l’adolescence est décrite avec toutes ses nuances au moyen d’une plume remarquable.

Éditions Gallimard, 253 pages, 2018

Chapardeuse, Rebecca Makkai

Chapardeuse de Rebecca MakkaiQuatrième de couverture

Lucy, célibataire pas encore trentenaire, est bibliothécaire dans une petite ville perdue du Middle West. Ian, dix ans, fils unique de chrétiens fondamentalistes homophobes, est son plus fidèle lecteur. Un beau matin, elle le découvre sur son lieu de travail réfugié parmi les livres. Contre toute attente, elle ne va pas le ramener tout de suite à ses parents. Ensemble, ils vont parcourir plusieurs États de cette Amérique post-11-Septembre. Pour ce gamin rêveur, c’est la découverte du vaste monde ; pour elle, l’occasion de s’interroger sur ses origines russes, le déracinement de ses ancêtres et leurs aspirations à plus de liberté.

Mon avis

Au départ, j’avais emprunté ce roman à la bibliothèque. Mais j’ai été tellement emballée par ma lecture qu’une fois la dernière page tournée, je me suis empressée d’ajouter le livre à mes étagères ! 🙂 (pas l’exemplaire de la bibliothèque, voyons! Celui-là je l’ai rendu. Je n’ai pas l’âme d’une voleuse de livres, même si l’héroïne de Chapardeuse a tendance à chaparder ^^). Mais revenons-en au roman de Rebecca Makkai. On suit la narratrice, Lucy, bibliothécaire jeunesse de son état. Elle apprécie l’un de ses petits lecteurs, véritable rat de bibliothèque. Ian Drake, c’est son nom, est le fils d’un couple de chrétiens fondamentalistes. La mère de Ian, devant sa boulimie livresque, a d’ailleurs pris la précaution de donner à Lucy une liste d’ouvrages que son fils a interdiction de lire. Sur cette liste, tout livre sur la magie est ainsi proscrit, et Harry Potter un auteur (sic) à bannir. C’est dire que le pauvre gosse n’aurait pas beaucoup de lectures divertissantes si Lucy, qui l’encourage à lire, ne passait pas outre cette interdiction en lui prêtant des livres sous le manteau. L’autre drame de Ian, c’est que malgré ses dix ans, nombre d’adultes (ses parents les premiers) sont persuadés qu’il est un jeune homosexuel. La réaction des parents inquiets ? L’emmener à des séminaires religieux pour le “remettre sur le droit chemin”. Le petit Ian, qui ne comprend pas vraiment tout, finit par réagir violemment et se réfugie à la bibliothèque, où Lucy le découvre, et le chaparde bien malgré elle… C’est qu’elle-même est fille d’émigrés russes qui ont fui le régime soviétique, et que les histoires racontées par son père, un filou chapardeur, lui aussi, sont assez brouillonnes concernant la vie en Union Soviétique…

Voilà, en gros, le résumé de ce roman dont l’intrigue – on s’en rend compte à quelques indices glissés ici et là  – se situe dans l’Amérique de George W. Bush, après le 11 septembre, à l’époque du Patriot Act (loi qui comprend, entre autres écornements de libertés et vie privée, l’autorisation pour les autorités de fouiller dans les archives de prêt des lecteurs. Pour information, chez nous, si des statistiques chiffrées de prêt existent, il n’y a pas trace des noms des lecteurs emprunteurs. C’est interdit, et c’est bien normal.)

Les thèmes brassés sont éloquents : l’homosexualité, le poids de l’histoire et des secrets familiaux, la fuite en avant, et, bien sûr, la lecture. Les livres accompagnent nos personnages tout au long de leur périple, Lucy mentionnant des titres ou des lectures en fonction de leurs péripéties. Les livres sont présents en filigrane, discrets, mais bien là.

La façon de l’auteur d’aborder le thème de l’homosexualité pourrait surprendre au premier abord : pourquoi attribuer une orientation sexuelle à un enfant qui, vu son âge et comme le souligne la narratrice la première fois qu’elle mentionne cette orientation, ne peut être qualifié comme tel ? Mais au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire, on se rend compte que l’auteur a choisi cette façon de faire pour mieux appuyer le sentiment de révolte qui nous prend lorsqu’on apprend que Ian doit aller à des ateliers religieux destinés à l’empêcher de devenir homosexuel. Un lavage de cerveau, en somme. Pour les plus incrédules, sachez que ces séminaires existent vraiment – ils tentent même de s’installer en France.
A travers le personnage de Ian et les regrets de Lucy concernant un vieil ami disparu, homosexuel lui aussi, Rebecca Makkai nous montre les dégâts que peuvent faire l’homophobie, même incarnée dans des remarques qui semblent anodines. Un thème plus que d’actualité par chez nous, en ces temps de débat concernant le mariage pour tous.

L’autre sujet principal du roman, c’est Lucy qui le porte, à travers son histoire familiale, sur laquelle pèse l’Union Soviétique et ses goulags, et les non-dits entourant tels membres de la famille ainsi que les circonstances de la fuite de son père. Le périple de Lucy et Ian ne vise pas seulement à fuir l’ire des parents fondamentalistes, mais tout du long du trajet, au fil des rencontres, la jeune bibliothécaire détricotera son passé, son présent, l’histoire de sa famille, et ira de découverte en découverte. Sur elle-même aussi.

Chapardeuse est donc, pour ma part, un gros coup de coeur ! 🙂 Un livre qui reste frais malgré les thèmes abordés, l’auteur ne sombrant jamais dans le pathos et gardant une plume alerte, presque légère. En tous les cas captivante. L’éditeur parlait de book-movie et c’est exactement ça : un road-movie mouvementé mais plein d’humanité, de drôlerie comme de tristesse, de solitude comme de tendresse, avec divers ouvrages comme compagnons de route, en arrière-plan.

Coup de coeur, je vous disais ! 🙂

Éditions Gallimard, 2012, 367 pages.