L’ours : histoire d’un roi déchu, Michel Pastoureau

L'ours, histoire d'un roi déchu, Michel PastoureauQuatrième de couverture

Longtemps en Europe, le roi des animaux ne fut pas le lion mais l’ours, admiré, vénéré, pensé comme un parent de l’homme. Les cultes dont il a fait l’objet plusieurs dizaines de millénaires avant notre ère ont laissé des traces dans l’imaginaire et les mythologies jusqu’au cœur du Moyen Âge chrétien. De bonne heure, l’Église chercha à les éradiquer, effrayée par la force brutale du fauve, et surtout par la croyance selon laquelle il était sexuellement attiré par les jeunes filles.
Michel Pastoureau retrace les différents aspects de cette lutte de l’Église contre l’ours pendant près d’un millénaire : massacres, diabolisation, humiliation et promotion du lion sur le trône animal… Inscrivant l’histoire culturelle de l’ours dans la longue durée, il tente ainsi de cerner ce qui, jusqu’à nos jours, a survécu de son ancienne dignité royale et retrace l’étonnante transformation d’un fauve en ours en peluche, dernier écho d’une relation passionnelle venue du fond des âges.

Mon avis

J’avais repéré cet essai depuis pas mal de temps. Mais vu la taille de ma PAL et mon retard de lecture, je n’avais pas encore mis la main dessus. Puis est venu le concours Dans la peau d’un ours, et j’ai profité de l’occasion pour me plonger enfin dans l’ouvrage de Michel Pastoureau. Et si, au final, je n’ai pas participé au concours, ma lecture, elle, est terminée et je compte bien me replonger à l’occasion dans ce livre riche ! 🙂

Riche, car il retrace toute l’histoire de l’homme et de l’ours depuis la préhistoire jusqu’à nos jours. Si Michel Pastoureau s’attarde beaucoup sur le Moyen-Age – période où l’ours chuta de son symbolisme guerrier et adulé sous le travail acharné de l’Eglise – l’on découvre ainsi que, depuis très longtemps, l’homme entretient un rapport passionné avec l’ours. Divinisé, considéré comme le symbole de la force, de la virilité, sa silhouette générale le rapprochant de l’homme, on lui attribue même un attrait certain pour les jeunes femmes !

De fait, de nombreuses fêtes ou rites sont liés à lui : rites de passage où, pour devenir un homme/un roi, le garçon doit tuer un ours ; fêtes saisonnières liées aux périodes d’hibernation puis de réveil du plantigrade ; fêtes païennes où des hommes se déguisent en ours pour enlever des jeunes femmes… Arrive le Moyen-Age et l’Eglise, horrifiée par cette proximité animale, par cette célébration de la nature dans ce qu’elle a de plus sauvage, va entamer un travail de sape sur l’animal. L’ours, progressivement, va alors se voir humilier, massacrer, ridiculiser, affaiblir… et le lion devenir son remplaçant en tant que roi des animaux.

Michel Pastoureau est historien, il retrace donc toute cette histoire en s’appuyant sur de nombreuses sources. Mais c’est un historien qui a rédigé plusieurs ouvrages destinés à un large public, pas forcément un lectorat spécialisé, et ça se sent. L’ours est un essai très abordable, qui se lit avec grand intérêt. Les nombreuses notes servent surtout à renvoyer aux références sur lesquelles s’appuie l’auteur et l’on peut donc – pour les moins mordus – les sauter. Pour ma part, pour cette première lecture, j’ai tout parcouru – notes comprises – mais, lors des prochaines lectures, je pense que je me passerai des notes.

Le propos est clair, bien écrit, destiné à tout un chacun, que l’on soit historien ou non. Quelques idées reçues (non liées à l’ours) passent d’ailleurs à la trappe pour les non-initiés à l’Histoire. Et, surtout, l’on sent tout l’intérêt de l’auteur pour cet animal et son symbolisme, pour la relation que l’Homme a entretenue avec l’ours depuis des temps immémoriaux.

C’est donc un ouvrage que je ne saurai que recommander vivement à qui s’intéressent aux rapports de l’Homme avec l’animal, en particulier l’ours, ou même aux férus d’Histoire, de symbolisme, de traditions. Un ouvrage qui éclaire également sur les polémiques actuelles concernant la réintroduction de l’ours en France. Et un ouvrage qui, je le répète, est rédigé de façon passionnante, accessible, tout en étant riche d’informations et érudit – une gageure ! 🙂

Un petit livre (il existe en poche) qui m’a beaucoup appris sur l’étroite, longue et passionnée relation entre l’humain et l’ours. À noter que Michel Pastoureau a également écrit un ouvrage sur le cochon et un autre (en collaboration) sur les licornes. Deux ouvrages que j’espère lire un de ces jours, vu la qualité de L’ours : histoire d’un roi déchu.

Édition Points, 415 pages, 2013

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Cartographie des nuages, David Mitchell

Cartographie des nuages, David MitchellQuatrième de couverture

[Trouvant la 4e de couv’ de l’édition poche pas terrible en plus de trop en dire sur le roman, je préfère reprendre dans ce billet celle de l’édition grand format, dénichée sur le site de l’éditeur, L’Olivier]

Adam Ewing est un homme de loi américain, embarqué à bord d’une goélette partie de Nouvelle-Zélande et faisant route vers San Francisco, sa ville natale. Il n’a rien à voir avec Robert Frobisher, lequel, un siècle plus tard, se met au service d’un compositeur génial pour échapper à ses créanciers. Ni l’un ni l’autre ne peuvent connaître Luisa Rey, une journaliste d’investigation sur la piste d’un complot nucléaire, dans la Californie des années 70. Ou Sonmi~451, un clone condamné à mort par un État situé dans le futur.

Pourtant, si l’espace et le temps les séparent, tous ces êtres participent d’un destin commun, dont la signification se révèle peu à peu. Chaque vie est l’écho d’une autre et revient sans cesse, telle une phrase musicale qui se répéterait au fil d’innombrables variations.

Mon avis

Voici quelques années, je parlais à une amie du coup de coeur que j’avais éprouvé pour le diptyque The Orphan’s Tales de Catherynne M. Valente (pour découvrir mon avis précis, voir les chroniques que j’ai faites sur Fées Divers, ici pour le tome 1 et ici pour le tome 2). Je lui parlais notamment de la structure de cette oeuvre, composée de récits enchâssés les uns dans les autres, à la manière d’une tapisserie où les fils se croisent et se recroisent. Mon amie me conseilla alors la lecture de Cartographie des nuages, expliquant que j’y trouverai là un récit formés de récits, comme des pièces de puzzle qui finissent par s’emboîter. Je notais alors le titre pour le lire plus tard.

Entre temps, ma PAL m’a accaparée et je n’ai pas pu me plonger dans ce roman. Puis, l’an dernier, je suis tombée sur la bande-annonce du nouveau film de Lana et Andy Wachowski, Cloud Atlas. Il s’agit de l’adaptation du roman de David Mitchell et le visionnage de cette bande-annonce m’a immédiatement emballée. Il était plus que temps de me plonger dans le roman ! ^^ »

Et voilà comment j’ai plongé tête la première dans Cartographie des nuages.  Il me serait difficile de résumer cette oeuvre. Elle mêle 6 personnages principaux différents, 6 récits différents qui se déroulent à 6 époques différentes. A priori, aucun rapport entre toutes ces histoires.

Sauf que si. Contrairement au film (que je n’ai pas encore vu, je me base donc sur la BA) qui présente un lien fort, dans le roman, il y a bien un lien aussi mais ténu, un mince fil rouge qui apparaît discrètement et montre que ces 6 personnes séparées par l’espace et le temps ont un rapport entre elles. Que leurs actes ont des conséquences. Un tel message ne pouvait me laisser indifférente, puisque je suis portée à penser que tout-est-lié. 😉

Mais ce n’est pas la seule chose qui m’a plu dans Cartographie des nuages. Les 6 récits m’ont plu, le tour de force narratif de l’auteur (nominé plusieurs fois au Booker Prize, on comprend pourquoi !) m’a également plu. On suit tour à tour un notaire américain en voyage dans le Pacifique au XIXe siècle, qui découvre les indigènes et les colons ; un musicien aussi talentueux que désargenté et imbu de lui-même début XXe ; une journaliste qui enquête sur un possible scandale nucléaire ; un éditeur vieillissant victime d’une série de tuiles ; une clone en rupture de ses semblables dans une Corée futuriste et ultra consumériste ; un homme qui tente de survivre aux attaques d’une tribu barbare dans un Hawaii post-apocalyptique.

Le lecteur (en tout cas, pour ma part, je l’ai été) sera ravi de découvrir pêle-mêle journal de bord, thriller, récit humoristique et cynique, science-fiction et bien plus encore dans un même roman ! Par ailleurs, loin de n’être qu’un simple divertissement, Cartographie des nuages évoque aussi des sujets qui peuvent prêter à réflexion. Le colonialisme, les extrémités criminelles que peuvent atteindre certaines entreprises pour préserver leurs bénéfices, le traitement infligé aux personnages âgées dans nos sociétés modernes, les dérives de la sur-consommation dans le futur si elle se poursuit telle qu’elle est actuellement, la question éthique du clonage humain, etc.

Un chef d’oeuvre, c’est le mot qui m’est venu à l’esprit en refermant l’ouvrage. Allier avec autant de brio divertissement et sujets de fond, narration maîtrisée et multiplicité des genres littéraires, multiplicité des lieux, époques et personnages sans perdre de vue la globalité de l’histoire. Tout cela dans un roman qui se veut construit comme un morceau de musique, un poème, avec ces récits morcelés en 2 (à l’exception de l’histoire centrale, celle située dans un futur post-apocalyptique).

Chef d’oeuvre, à n’en pas douter ! Et je n’ai désormais qu’une hâte, c’est de découvrir le film qui en a été tiré. 🙂

Points, 2012, 713 pages.