Moi, ce que j’aime, c’est les monstres t. 1, Emil Ferris

Quatrième de couverture

Chicago, fin des année 1960. Karen Reves, dix ans, admire les fantômes, les vampires et les morts-vivants. Elle s’imagine même être un loup-garou : plus facile, ici, d’être un monstre que d’être une femme. Le jour de la Saint Valentin, sa séduisante voisine, Anka Silverberg, se suicide d’une balle dans le cœur. Mais Karen n’y croit pas et décide d’élucider cette mort suspecte. Elle va vite découvrir qu’entre le passé d’Anka dans l’Allemagne nazie, son propre quartier prêt à s’embraser et les drames tapis dans l’ombre de son quotidien, les monstres, bons ou mauvais, sont des êtres comme les autres, ambigus, torturés et fascinants.

Mon avis

J’aurais mis des mois à rédiger cette chronique. Non pas parce que je n’ai pas aimé (je ne chronique pas les livres que je n’ai pas aimé), bien au contraire, encore moins parce que je ne savais pas quoi raconter. Non, si j’ai mis autant de temps, c’est parce que Moi, ce que j’aime, c’est les monstres a été un tel coup de coeur, contient une telle richesse – tant sur le fond que sur la forme – que je ne savais pas par quel bout commencer ma chronique. Sans compter la désagréable sensation de me dire que quoi que j’écrive, ma chronique ne suffirait pas à souligner toutes ces richesses contenues dans ce roman graphique. Mais je ne veux pas laisser cette chronique traîner plus longtemps, il faut donc se lancer !

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres a fait partie de mes coups de coeur de la fin de l’année 2018. C’est un roman graphique dense (le premier volume fait plus de 400 pages !). Très dense. Mais il m’a tellement envoûtée que je l’ai lu en une après-midi, ne le lâchant qu’à grand-peine pour me sustenter. C’est dire si je me suis laissée prendre au récit ! Parlons du fond de l’histoire, justement. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, c’est en fait le journal dessiné de Karen, une fillette de dix ans passionnée par les films d’horreur et leur macabre mythologie. Le jour où sa voisine meurt, soi-disant d’un suicide, Karen décide de mener l’enquête. Dès lors, nous suivons deux histoires parallèles : celle de Karen, la petite fille qui se sent différente au point de se représenter en loup-garou et celle d’Anka, survivante de la Shoah et de monstres bien humains, ceux-là. Car au fil du récit, on découvre que les camps de la mort ne sont pas les seuls enfers qu’a connu Anka. Le personnage de Karen, à travers lequel nous découvrons toute l’histoire, est attachant par sa conscience d’être à part sans vraiment encore avoir une idée précise du pourquoi. De la même manière que, lorsqu’elle fouille dans le passé d’Anka, elle retrace dans son journal la vision qu’elle a des épreuves traversées par sa voisine. Mais nous, adultes, percevons avec netteté l’horrible réalité qui se cache derrière ce regard d’enfant. Un regard d’enfant pas si innocent que cela, à vrai dire. Karen, malgré son attrait pour l’horreur, ne sait déjà que trop bien que derrière ses pairs peuvent se cacher ses plus pires peurs.

Karen évolue également dans une situation familiale particulière. Un père absent, une mère aimante mais superstitieuse et un frère artiste, séducteur, aux activités louches. Un frère adulé par Karen et pour cause, il aide sa soeur à développer son regard artistique. Vous l’aurez compris, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres fourmille de thèmes. Que ce soit la famille, le Chicago des années 60, l’émergence d’une véritable artiste, la différence, la Shoah, la prostitution enfantine, la délinquance, de nombreux thèmes sont abordés. L’autrice ne cherche jamais à atténuer son propos lorsqu’elle aborde les sujets les plus graves, les plus noirs. Mais elle reste fidèle à ce regard d’enfant. Ainsi, lors des passages où Anka raconte son passage dans un établissement qui prostitue des enfants, l’horreur transparaît à travers les récits mythologiques que lui conte une autre enfant – avec au passage une vision originale de Méduse. Malgré ces enjolivements, le propos reste glaçant car la vérité saute aux yeux, à peine cachée.

On pourrait croire que Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est une oeuvre sombre, difficile à lire. Mais si les thèmes abordés ne sont pas faciles, le fait que tout soit vu par le regard de Karen apporte une bouffée d’air bienvenue. Karen a beau être une fillette consciente de ce qu’elle est, du « monstre » que peuvent voir en elle d’autres personnes fermées d’esprit, elle dessine dans son journal sa façon de voir les choses. Une façon qui montre l’artiste déjà présente en elle. Une façon imprégnée par son amour pour les films et revues d’horreur, par son imagination débordante, par ses visites de musées. Les pages où elle reproduit des tableaux vus avant d’en recréer une version bien à elle sont particulièrement saisissantes !

Bien sûr, ce journal dessiné ne serait pas aussi plaisant si l’autrice n’était pas dotée d’un tel talent. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres a été entièrement réalisé à l’aide de stylos bille de couleur. Le rendu est superbe, mêlant un réalisme et un détail bluffants !

Par ailleurs, je ne peux séparer l’oeuvre de sa genèse. Car ce roman graphique fait partie de ces oeuvres dont l’histoire mouvementée participe à ses qualités. Emil Ferris, l’autrice, travaillait comme illustratice et avait en tête le personnage de Karen depuis des années. Un jour, elle contracta le virus du Nil occidental suite à une piqûre de moustique. Elle se retrouve hospitalisée, frôle le pire, se réveille en partie paralysée. Les médecins sont dubitatifs quant à ses chances de retrouver ses mouvements. En guise de thérapie, Emil Ferris s’inscrit dans une école de dessin. C’est là, toujours dans le cadre de sa reconquête de sa mobilité, qu’elle dessinera Moi, ce que j’aime, c’est les monstres.

Pour terminer, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un pur chef-d’oeuvre. Le genre de récit dense mais accessible, pétri d’horreur comme de mythologie et d’art, un récit plein de tendresse pour son personnage principal, un récit qui rappelle que les véritables monstres, loin d’être ces créatures fantastiques si présentes dans les histoires d’horreur, se cachent le plus souvent sous un masque bien humain.

J’attends avec une vive impatience la suite de ce bijou et ne peux que vous en recommander la lecture ! Vous pouvez lire les premières pages ici si vous souhaitez avoir un premier aperçu de l’histoire avant de vous lancer plus avant.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 416 pages, 2018

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Dino Hunter, Olivier Saraja

Quatrième de couverture

Sous les feux d’un soleil brûlant, seul un fou oserait traverser les déserts du Texas sans l’aide d’un guide expérimenté. C’est le boulot de Buck, un vétéran au tempérament solitaire et silencieux. Non content de compléter sa retraite, il peut ainsi explorer ces territoires arides à sa guise. Car Buck en est convaincu : un monstre tout droit sorti de la préhistoire se dissimule quelque part. Il le sait. Leurs chemins se sont déjà croisés autrefois.
Aussi le jour où Amanda Summers, une brillante chercheuse en bio-ingénierie, loue ses services pour une expédition scientifique sur les rives du Rio Grande, le guide sait qu’il ne s’agira pas d’une promenade de santé : le danger rôde partout.
Et les crotales sont le moindre de ses soucis.
Mais alors que Buck et Amanda arpentent le désert, tout bascule : une mystérieuse apparition dans le ciel sonne le début d’un véritable lâcher de dinosaures en pleine nature.
Et si des extraterrestres planifiaient en secret la résurrection des créatures préhistoriques ? Buck n’a pas d’autre choix que de ressortir les armes : des monstres venus des âges les plus reculés, des aliens insaisissables, une mystérieuse agence gouvernementale, tout concourt à le faire replonger dans un passé qu’il aurait préféré oublier.

Mon avis

Au départ, Dino Hunter avec été publié aux éditions Walrus et j’en avais acquis la version numérique. J’avais commencé à me plonger dans le roman quand la maison d’éditions a malheureusement annoncé sa fermeture. Quelque temps plus tard, Olivier Saraja annonçait que Dino Hunter était repris par un autre éditeur. Je n’ai alors pas vraiment prévu de l’acquérir aussi au format papier mais sa couverture, qui me rappelle un mélange d’Indiana Jones et de Jurassic Park, m’attirait. Au détour d’une visite sur le stand de l’auteur et après une sympathique discussion, je me suis donc laissée tenter ! 🙂

J’ai repris l’histoire du début et cette fois, je l’ai lue jusqu’au bout ! (même si j’apprécie le numérique, je préfère le lire quand je suis en vadrouille, pour soulager mon dos. Le papier conserve ma préférence en terme de lecture !). De quoi ça parle, Dino Hunter ? Nous suivons Buck, un personnage délicieusement antipathique – le genre aventurier blasé, cynique et ronchon, vous voyez ? – et Amanda, une jeune scientifique enthousiaste – soit un joli contraste avec son guide ! Lors de leur parcours dans le désert montagneux, un événement sans précédent se produit : un vaisseau extraterrestre arrive, lâche d’étranges oeufs de métal, dont sortiront des dinosaures.

Le ton est donné d’emblée : nous sommes dans un récit d’aventures et de science-fiction. Et le contrat est rempli ! On a de l’action à gogo, des dinosaures en veux-tu en voilà, des personnages qui font de leur mieux pour s’en sortir dans une situation aussi extraordinaire et incongrue que celle-ci et, bien sûr, un mystère : dans quel but les extraterrestres sèment-ils ainsi des dinosaures sur la Terre ?

J’ai beaucoup aimé ce roman d’aventures, qui reprend les codes du genre, les personnages habituels, en leur offrant cependant – notamment pour Buck – une certaine profondeur qui le rend davantage humain et, paradoxalement malgré son côté ronchon, attachant. Malgré son côté granguignolesque, attendu vu le genre auquel le roman appartient, Dino Hunter possède un sous-texte intéressant sur le comportement de l’Homme vis-à-vis de son environnement.

Si vous cherchez une histoire divertissante, si vous aimez l’action, les dinos et les E.T., ce livre est fait pour vous ! Pour ma part, je n’ai pas été déçue du voyage, bien au contraire ! 🙂 Et je suis d’autant plus ravie que le roman a pu connaître une seconde vie.

Éditions du 38, 250 pages, 2018

Colonies, Laurent Genefort

Quatrième de couverture

Dix récits. Dix histoires de colonies futures, planétaires ou spatiales. Et huit lettres pour un mot qui porte en lui l’essence du space opera. Que Laurent Genefort revisite en maître via la multipolarité de son sujet : l’imaginaire colonial, l’idéologie coloniale, l’aventure coloniale, les horreurs coloniales…
La nature humaine sous l’éclairage de soleils exotiques et lointains, en somme. Le coeur battant de la science-fiction.

Mon avis

Ce livre a été lu et chroniqué suite à sa réception dans le cadre de l’opération Masse Critique. Merci aux éditions Le Bélial ainsi qu’à Babelio pour leur confiance !

Bien que grande amatrice des genres de l’imaginaire, je lis peu de science-fiction pure et dure, privilégiant davantage les genres fantasy et fantastique. Mais quand je me lance dans la lecture d’un ouvrage SF, je me tourne souvent vers du space opera. Et un même auteur revient régulièrement dans mes rayonnages : Laurent Genefort. Avec Colonies, l’auteur nous propose un recueil de nouvelles, un format différent des romans que j’avais lu de lui jusqu’alors. Colonies s’attache à nous présenter différentes nouvelles appartenant au sous-genre du space opera (ça tombe bien, c’est mon chouchou dans la SF ! ^^). Des nouvelles où sont abordés différents aspects de la colonisation, en l’occurrence spatiale et planétaire.

Fidèle à mes habitudes, je vais vous présenter chaque texte et donner mon avis pour chacun !

Le Lot n°97 démarre tout en fanfare et en poésie. Dans ce texte tout aussi fascinant que révulsant par moments, Laurent Genefort s’attache à nous présenter différentes émanations artistiques au travers d’un collectionneur si passionnée qu’il en frôle la folie. Une jolie réflexion sur le sens de la beauté artistique, transposée aux cultures les plus exotiques qui soient – celles non humaines.

Le Dernier salinkar nous jette dans une toute autre ambiance. Les salinkar sont d’étranges et placides créatures qui se meuvent sur la planète où le personnage principal habite. Tellement placides qu’ils sont facilement tués. Une nouvelle qui évoque la terrible manie de l’Homme à bouleverser les écosystèmes des lieux où il se fixe.

Le Bris est une superbe nouvelle entièrement sise sur une planète très étrange, couverte d’un liquide gélatineux et vivant appelé le sum. Une poignée de gens survivent tant bien que mal sur une bande de terre émergée, essayant de repousser la montée inexorable du sum. À la fois poétique et désespérée, ce texte m’a rappelé Solaris de Stanislas Lem par son décor mais la ressemblance s’arrête là. L’histoire de Laurent Genefort possède son ambiance et ses réflexions propres.

Je me souviens d’Opulence est un texte au format original : un colon, sur une planète nommée Opulence, se rappelle par fragments différents souvenirs de sa vie, de la petite enfance à la grande vieillesse. Autant de fragments qui esquissent, petit à petit, la vie sur cette planète.

Le Jardin aux mélodies se place comme une enquête policière, le narrateur étant un commissaire chargé de retrouver la soeur disparue de Bathilde. L’intrigue se déroule, comme de bien entendu, sur une autre planète. L’autre particularité, c’est la passion qu’entretenait la disparue pour les plantes venues d’autres planètes et qui ont la capacité de générer des sons. Une nouvelle charmante, malgré son contexte issu du roman noir.

Longue vie nous emmène au sein d’un jeu terrible que dispute Idun, une très très vieille dame éternellement jeune grâce aux avancées génétiques. Ce texte froid analyse finement les conséquences de l’isolement comme d’une telle longévité.

T’ien-Keou reste dans le côté glacé de la SF, où la technologie efface l’humanité. On change en revanche de contexte culturel, la station spatiale où se déroule l’histoire étant peuplée des descendants d’un peuple d’origine asiatique. Malgré les siècles, des traditions ont perduré. Mais là aussi, les progrès technologiques ont modifié la donne. La chute est aussi glaçante qu’inattendue !

La Fin de l’hiver propose une très beau quoique très dur texte autour d’un petit groupe issu d’une contrée éternellement sombre et gelée, un groupe persuadé que leur salut est dans les cieux. Mais encore faut-il échapper au filet invisible qui découpe tout être passant contre ses mailles.

Proche-Horizon est, je crois, ma préférée du recueil, même si toutes les nouvelles se valent en qualité. Elle se déroule sur un astéroïde où les colons vivent en symbiose avec des sortes d’insectes intelligents, les osmos. Une jeune femme, Olga, arrive dans l’optique de leur vendre un produit de sa société. Son véritable but diffère quelque peu. La façon de vivre de ces humains, toute étrange qu’elle soit, offre un singulier contraste avec celle présentée dans Le dernier salinkar. Malgré la révulsion qui peut prendre dès lors que l’on parle d’insectes, j’ai trouvé ce texte empreint d’une certaine sérénité.

L’Homme qui n’existait plus clôt le recueil à la manière d’un bon coup de poing asséné dans l’estomac. Il s’agit d’un huis clos. On est très rapidement plongé dans l’ambiance, se sentant tout aussi pris au piège que le personnage principal. Comme la plupart des nouvelles de ce recueil, Laurent Genefort propose en sous-texte de fines analyses des différents comportements humains, mais j’ai encore des frissons rien qu’à me rappeler certains passages de ce texte véritablement angoissant par son côté enfermant, voire même aliénant. La chute est une totale réussite et assomme complètement le lecteur par un bon revers du droit. Un bijou !

Sous une superbe couverture de Manchu, Colonies est un superbe recueil de nouvelles de science-fiction. Chaque texte est bien écrit et nous emmène dans des univers différents. Chaque texte, cependant, provoque son lot d’émotions chez le lecteur. Si la noirceur prédomine souvent, quelques nouvelles, voire même des passages dans certains textes les plus sombres, offrent une poésie bienvenue. Avec ce recueil, Laurent Genefort prouve qu’il est aussi doué pour la forme courte que pour le format long. À lire absolument si vous aimez la science-fiction – a fortiori le space op’ – et les univers froids, mais variés, où évoluent des personnages à la psychologie travaillée.

Éditions Le Bélial, 345 pages, 2019

Pline t. 5 et 6, Mari Yamazaki, Tori Miki

Mon avis

Pline t. 5 Sous les vents d’Éole

Reprenons les chroniques des volumes de Pline, le manga qui évoque le personnage historique éponyme. Dans le volume 5, Pline et ses compagnons vont recueillir un étrange enfant accompagné d’un corbeau. Nos héros voyagent beaucoup et c’est l’occasion de découvrir, toujours avec un dessin superbe, leur trajet en bateau, des volcans et même des peuplades humanoïdes fantaisistes. Nous sommes dans l’Antiquité romaine et, à l’époque, les récits de voyage s’ornaient souvent de récits de peuples ou animaux fabuleux, dont les descriptions étaient retranscrites dans les ouvrages naturalistes car considérés comme vraies. Blemmyes, Himantopodes et bien d’autres figurent donc au fil des pages. À l’instar des précédents volumes, nous retrouvons donc la vision du monde telle qu’elle était à l’époque, notamment via les yeux de Pline, passionné par la nature et ses extraordinaires manifestations.Pline t. 6 Carthage la Grande

Changement d’atmosphère dans ce volume 6. Si l’évasion est toujours au rendez-vous, nous retrouvons également Rome et tout ce qui se trame dans le palais de Néron. L’empereur approche de sa chute, une chute facilitée par un comploteur qui oeuvre dans l’ombre et que nous, lecteurs, voyons agir non sans frissonner. Inconscients de tout cela, Pline, Euclès, Félix et l’enfant qui les accompagne désormais poursuivent leur périple. Ils se rendent à Carthage, voyagent dans le désert, l’occasion pour nous de découvrir de splendides cases car les dessins, s’ils sont toujours de qualité, présentent là de très beaux paysages désertiques. On s’y croirait ! Au fil du récit, nos héros découvrent que l’enfant recueilli est phénicien. Ils s’acheminent ensuite vers Tyr.

Ces deux volumes sont à la hauteur des précédents. J’ai adoré suivre les voyages de Pline et sa compagnie, toujours propices à des découvertes naturalistes étranges ou corroborées depuis, ainsi qu’à de splendides dessins. J’ai adoré frissonner face à la folie grandissante qui règne dans le palais de Néron, entre la folie furieuse de l’empereur et celle, plus glacée, que l’attrait du pouvoir fait naître chez certains membres de son entourage.

Éditions Casterman, 186 pages (vol. 5) et 184 pages (vol. 6), 2018

Une chambre à soi, Virginia Woolf

Quatrième de couverture

Bravant les conventions avec une irritation voilée d’ironie, Virginia Woolf rappelle dans ce délicieux pamphlet comment, jusqu’à une époque toute récente, les femmes étaient savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, nécessairement, réduites au silence. Il manquait à celles qui étaient douées pour affirmer leur génie de quoi vivre, du temps et une chambre à soi.

Mon avis

Je ne me rappelle plus où j’ai vu ce titre, au sein d’une bibliographie. Était-ce dans une liste d’ouvrages féministes à lire ? Je ne me souviens plus. Toujours est-il que ce livre avait retenu mon attention car il évoquait les femmes et l’écriture – deux sujets qui me concerne ^^ C’était aussi l’occasion, pour moi, de découvrir la plume de Virginia Woolf, une autrice passée à la postérité.

Une chambre à soi est un essai et non pas un roman, même si l’autrice se glisse dans la peau d’une romancière fictive pour explorer son sujet (et ainsi mieux éviter les reproches des critiques masculins) (on va y revenir plus tard). Le point de départ d’Une chambre à soi c’est, pour la narratrice, de répondre au sujet qui lui a été posé, à savoir : les femmes et le roman. À partir de là et au fil de ses pérégrinations tant à l’université qu’en bibliothèque pour nourrir sa réflexion, la narratrice va partager avec nous tout ce que ces deux mots mis en rapport lui évoque.

Une chambre à soi à beau avoir été publié pour la première fois en 1929, son contenu reste d’une grande modernité. La plume de Virginia Woolf n’a rien perdu en terme d’accessibilité et d’ironie – ah ! Cette délicieuse façon, si anglaise, de placer une phrase mordante sous une exquise politesse ! – et ses réflexions sont toujours d’actualité.

Virginia Woolf creuse son sujet sur 171 pages – cela paraît court et pourtant, son propos est extrêmement riche. Au point que je me suis d’ores et déjà promis de relire régulièrement cet essai, qu’il me semble en effet indispensable de lire au moins une fois dans sa vie, que l’on soit une femme ou pas, d’ailleurs. C’est riche au point que je sais déjà que je terminerai cette chronique en ayant l’impression de n’en avoir pas assez dit sur ce livre.

En plus d’explorer la condition féminine et ses contraintes, l’écriture et ses affres, la narratrice tente d’imaginer ce qu’aurait laissé à la postérité la soeur de Shakespeare. Conclusion : elle aurait péri jeune, son génie étouffé, et n’aurait jamais pu laisser libre cours à sa créativité. Pour exemples, Virginia Woolf prend entre autres Lady Winchilsea, poétesse des XVII-XVIIIe siècles. Elle écrivit entre autres sur la condition des femmes de lettres de son époque. La narratrice souligne comment ses écrits furent moqués, voire conspués par des critiques – tous masculins. Cet exemple est cité au fil de toute une recherche de la narratrice, qui s’étonne qu’il n’y ait aucune oeuvre écrite signée de la main d’une femme avant une époque assez récente. C’est de là qu’elle relie l’expression de la créativité littéraire féminine aux contraintes que les femmes subissent, de manière générale, au quotidien.

Ce ne sont pas là les seuls sujets de l’essai. Il est abordé également la question du jugement des écrits féminins (souvent par des hommes), de la construction psychologique des femmes (dans des livres écrits par des hommes), et, de manière plus large, de la façon dont sont perçus (par des hommes) les femmes qui se lancent dans l’écriture. Chaque fois, Virginia Woolf utilise des tournures de phrase si ironiques que j’en souriais. Elle a une façon exquise de tenir des propos acérés (mais bien vus) sans laisser la moindre aspérité où un détracteur pourrait s’accrocher (et donc l’attaquer). Une façon de faire qu’elle revendique même – certaines lignes sont très claires quant au fait qu’elle ne désire pas s’exprimer autrement pour ne pas prêter le flanc à de virulents critiques masculins. Et c’était en 1929 !

Virginia Woolf – à travers sa narratrice – conclut que, pour pouvoir écrire, une femme a besoin d’argent, de temps et d’une chambre à soi. On pourrait penser qu’aujourd’hui, en 2019, les femmes n’ont jamais eu autant d’argent, de temps et de chambre à elles. Qu’elles peuvent donc écrire comme bon leur semble. Eh bien… c’est justement parce que cette pensée s’avère fausse que j’ai lu ce livre avec un grand intérêt. Il suffit de voir le portrait de l’auteur-type de la rentrée littéraire 2018 dressé par Livres Hebdo pour s’en convaincre : l’auteur moyen est un homme de 55 ans. Un portrait-type qui, vu de plus près, montre les inégalités qui persistent entre auteurs et autrices.

Les femmes travaillent davantage qu’en 1929, c’est un fait. Mais leur salaire reste en-dessous de celui des hommes et, en cas de grossesse, ce sont souvent elles qui aménagent leur temps de travail (ce qui s’accompagne d’une baisse de salaire), voire ne travaillent plus. On pourrait dire qu’elles ont du temps pour écrire, à présent qu’elles n’ont plus à gérer toutes les tâches de la maison et que les nouvelles technologies sont là pour en gagner, du temps. Mais la répartition des tâches – qui reste inégale, malgré la progression – tend à faire mentir cela. Surtout quand l’autrice doit cumuler travail hors écriture et écriture ! Et la chambre à soi, quand même ! Me direz-vous. Ce à quoi je vous réponds : et la charge mentale ? Eh oui. Même si une autrice a la chance de disposer d’une pièce pour elle seule, pour écrire, la charge mentale pèsera toujours dans un coin de sa tête, l’empêchant d’être pleinement sur son établi. Et s’il y a des enfants… Peut-on dire qu’une femme dispose d’une chambre à elle, rien qu’à elle, lorsque des enfants s’ajoutent à l’équation ? J’avais lu, un jour, que Ray Bradbury était reconnaissant que sa femme gère les enfants pendant qu’il écrivait. L’inverse est-il vrai ?

Ce dernier paragraphe, loin de vouloir lancer des polémiques, est surtout là pour vous souligner à quel point Une chambre à soi, bien qu’ayant 90 ans, reste d’actualité. La plume de Virginia Woolf est toujours aussi incisive malgré son presque-siècle. Un essai qui fait mouche !

Éditions 10/18, 171 pages, 1996