Chasseurs & Collectionneurs, Matt Suddain

Quatrième de couverture

Jonathan Tamberlain, dit le Tomahawk, est un gastrono-miste médico-légal, tout comme son héros : Eliö Lebaubátain, un ancien champion de natation devenu cul-de-jatte. Il court les planètes du Nuage, jusqu’au-delà du rideau de velours, pour goûter et critiquer les plats des meilleurs restaurants de l’univers. Son plus grand rêve est de retrouver un hôtel légendaire, officiellement disparu dans un bombardement : L’Hôtel Grand Skyes, the Empyrean et son restaurant fabuleux, l’Undersea, le hantent jusqu’aux frontières de la folie. Son enquête le mènera plus loin qu’il ne le pense.

Mon avis

Cette lecture a été réalisée dans le cadre de l’opération Masse Critique organisée par Babelio. Merci aux éditions Au Diable Vauvert pour leur confiance.

Après ma réjouissante – et décalée – balade dans l’espace dans Théâtre des dieux, j’étais curieuse de voir ce que nous réservait Matt Suddain dans son second roman. Eh bien, je dois dire que l’auteur reste fidèle à lui-même ! Il pousse même le vice jusqu’à rester fidèle tout en faisant un pas de côté. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Je vais y venir.

Commençons d’abord par le commencement. Chasseurs & Collectionneurs démarre de manière abrupte. Tellement que j’ai même cru, au début, qu’il manquait une page à mon édition. On découvre, sur une centaine de pages, des fragments du journal et des lettres de Jonathan Tamberlain, dit le Tomahawk, un critique culinaire aussi renommé qu’il est craint et détesté dans toute la galaxie. Ces fragments rendent la lecture surprenante et nécessitent un petit effort pour s’accrocher, car touts ces petits bouts désordonnées qui semblent, au début, n’avoir ni queue ni tête finissent par former un tout cohérent au bout d’un moment. Vu que j’avais eu aussi du mal à rentrer dans Théâtre des dieux parce qu’il faisait le saute-mouton entre les temporalités, je soupçonne l’auteur de le faire exprès pour trier son lectorat et être sûr que ceux qui iront jusqu’au bout de l’intrigue auront fait l’effort de tout lire (non, pas de petit jeu comme le « homoncule » de son précédent roman. Mais ça reste une fierté une fois la dernière page tournée de n’avoir jamais succombé à la tentation de sauter des paragraphes. Car malgré tout, ces fragments mettent petit à petit dans l’ambiance).

À partir de la page 144, le propos n’est plus fragmenté. C’est aussi à partir de là que la principale aventure de notre personnage principal – que l’on aura appris à aimer détester via les fragments lus – va démarrer pour de bon malgré quelques péripéties non négligeables survenues auparavant. Le Tomahawk est obsédé par l’Hôtel Grand Skies, un hôtel mythique situé dans un lieu inconnu, où les clients ne peuvent entrer que sur invitation. Un Hôtel qui serait une merveille indescriptible, surtout son restaurant, où a dîné jadis l’idole du critique dont on suit les pas.

Ce n’est pas un spoiler, Jonathan trouvera cet hôtel. Mais il n’est pas au bout de ses suprises – et nous non plus ! L’Hôtel Grand Skies s’avère… particulièrement spécial.

Je n’en dit pas plus pour préserver le suspense. Je dois dire que ça m’a laissée sans voix, surtout quand j’ai continué, page après page, à suivre les mésaventures du Tomahawk et de ses compagnons : son agent Bête et sa garde du corps Gladys. Malgré les péripéties délirantes et le récit décousu des débuts, Matt Suddain a un plan bien précis en tête et tout cela nous apparaît au compte-goutte (c’est pour cela que je parlais de fierté lorsqu’on ne saute aucune phrase. L’auteur distille ses révélations jusqu’à la dernière page, en manquer une serait comme avoir un puzzle auquel il manque une pièce). Lorsque toute l’étendue du plan machiavélique apparaît, on est déjà à la toute fin du roman. Et on frémit.

Chasseurs & Collectionneurs prévient d’emblée avec sa couverture où un gros couteau brille. Ce n’est pas une lecture pour âmes sensibles. D’ailleurs, je suis soulagée d’avoir terminé le roman. Nous ne sommes pas dans la même atmosphère que Théâtre des dieux. Ici, les personnages sont cyniques, même le héros ; l’ambiance est froide, presque sinistre, tout est imprégné d’une espèce d’ironie glacée qui donne froid dans le dos. Il y a aussi des scènes de violences – beaucoup – mais lorsqu’on découvre leur explication, on frissonne encore plus. Le propos final de Matt Suddain, en filigrane, fait malgré tout réfléchir à notre société actuelle et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Le fait que le récit soit extravagant ne retire rien à sa noirceur.

Pour résumé, Chasseurs & Collectionneurs est dans la même lignée que Théâtre des dieux en terme d’écriture maîtrisée à la structure fantaisiste mais cohérente. Il s’en détache cependant par la noirceur de son propos et ses héros désabusés. Malgré mes difficultés avec ce ton clinique – petite âme sensible oblige – je reste admirative de la façon d’écrire de Matt Suddain. Je serai curieuse de lire ses prochaines oeuvres (et de voir si mon hypothèse de « tri des lecteurs » se confirme ou non XD).

Éditions Au Diable Vauvert, 509 pages, 2019.

Journal d’un AssaSynth t. 3 : Cheval de Troie, Martha Wells

Quatrième de couverture

« Je n’ai vraiment pas de bol avec les transports autopilotés.
Le premier à me prendre en stop n’avait eu d’autre motivation que celle de profiter de ma collection de fichiers multimédias.
L’emmerdeur de vaisseau expéditionnaire, EVE, le temps de notre collaboration, avait menacé de me tuer, regardé mes émissions préférées, altéré ma configuration structurelle, fourni un excellent soutien tactique, argumenté jusqu’à me convaincre de jouer les consultants en sécurité, sauvé la vie de mes clients et nettoyé derrière moi quand j’avais dû assassiner des humains. (C’étaient des méchants.) EVE me manquait beaucoup.
Et il y avait ce transport-ci. Qui s’était mis en tête de me confier le maintien de l’ordre à bord et de m’envoyer des notifications à chaque querelle entre passagers. Imbécile que je suis, j’y avais répondu. Pourquoi ? Je ne le sais pas moi-même. »
Enfin parvenu sur la planète Milu, AssaSynth est contraint d’endosser de nouveau son rôle de SecUnit afin de protéger son identité et, au passage, des clients officieux, accompagnés d’un bot de compagnie, Miki.
Confronté à plus puissants que lui, mais aussi à l’innocence déstabilisante de Miki, notre androïde devra allier les deux parts de son être pour survivre : la puissance de feu du robot et le libre arbitre de l’humain.

Mon avis

Je poursuis ma lecture effrénée des aventures d’AssaSynth. Cette fois, j’ai eu un peu plus de mal à rentrer dans ce 3e opus. La faute à une mise en contexte un poil trop ennuyeuse ? Ou à la fatigue qui me tenait quand j’ai lu ces pages explicatives ? Je ne sais pas. Mais passé ces premières pages, lorsque l’intrigue fut lancée sur ses rails, j’étais à nouveau aussi bien ferrée que lors des deux premiers volumes ! 🙂

AssaSynth se retrouve sur une station orbitale abandonnée. Iel veut récupérer des preuves concernant les magouilles criminelles de la corporation avec qui iel a déjà eu affaire. Bien entendu, rien n’est aussi simple… une équipe est déjà sur place, pour un autre projet. Et AssaSynth va se retrouver, une fois de plus, à devoir porter secours à des humains plus ou moins coopératifs.

Dit comme ça, vous me direz que le schéma a tendance à se répéter. D’un côté, c’est vrai. D’un autre, l’autrice continue à présenter, à petites touches, l’évolution d’AssaSynth. Et c’est passionnant à découvrir. L’androïde de sécurité découvre dans Cheval de Troie, via le bot de compagnie Miki, que tous les humains ne traitent pas de la même façon les IA. Ce qui ne sera pas sans effet pour la SecUnit. Ses réactions sont intéressantes, le questionnent, et contribuent à ses progrès en terme de construction du libre arbitre.

L’action est bien présente, avec des bots de combat aussi redoutables que celui présenté en couverture. AssaSynth aura fort à faire pour protéger ses clients officieux ! De ce côté-là, on se régale : suspens, tirs, stratégies de survie, traîtrises, tous les ingrédients sont là pour être tenus en haleine.

Malgré ces scènes d’action échevelée, l’androïde poursuit son parcours vers l’indépendance. J’avoue qu’une fois refermé ce troisième volume, je n’ai qu’une hâte : lire le 4e opus qui arrive tout prochainement ! 🙂

Bien entendu, les analyses froides, parfois même sarcastiques, d’AssaSynth comme son amour immodéré pour les séries sont toujours présents, pour notre plus grand plaisir.

Éditions L’Atalante, 126 pages, 2019

Comme un conte, Graham Joyce

Quatrième de couverture

Il y a vingt ans, une adolescente nommée Tara disparaît sans laisser de trace. Son corps n’a jamais été retrouvé, et sa famille a fini par accepter son deuil. Pourtant, le soir de Noël, on frappe trois coups à la porte. Sur le seuil se tient une jeune fille qui ressemble étrangement à Tara. Et elle a l’air toujours aussi jeune… après la joie des retrouvailles, des questions se posent. Peter, qui ne croit pas aux miracles, croit encore moins à l’histoire de sa soeur, qui prétend avoir été enlevée par des fées…

Mon avis

Comme un conte, d’entrée de jeu, aborde une thématique fréquente dans les légendes féeriques : le passage d’un être humain au pays des fées. À l’instar de Thomas le Rimeur, Tara a un jour disparu. Envolée, l’adolescente. Vingt ans plus tard, ses proches ont reconstruit ce qu’ils ont pu sur le trou béant laissé par l’absente. Vingt ans plus tard, une jeune femme se présente à la porte du domicile parental et se désigne comme la disparue. En vingt ans, elle n’a pas pris une ride. Son frère Peter peine à croire qu’il s »agit bien d’elle, tout comme il peine à croire son histoire. Tara aurait, en effet, suivit un homme-fée en terres féeriques…

Voilà pour le postulat de départ. Tout au long du roman, l’auteur reste dans un constant équilibre sur le fil, laissant au lecteur le doute subsister quant à la véracité du récit de Tara. De fait, le point du vue de Peter, celui qui doute, est le plus souvent abordé. Mais le frère et la soeur ne sont pas les seuls personnages qui viennent apporter leur grain de sel dans cette histoire. Il y a Richie, l’ex-petit ami de Tara qui avait été suspecté par la police lors de sa disparition et dont la vie fut tout aussi dévastée par cette disparition que la famille de Tara. Il y a les enfants de Peter, il y a cette vieille voisine. Et il y a Tara. Tara et ses mystères.

Les amateurs de féerie seront décontenancés par la description du pays des fées réalisée par Tara. Pourtant, quand on connaît bien les fées, on sait qu’elles ont leur propre système de morale, différent de celui des humains. J’ai donc été plutôt heureuse de voir que, tout en respectant ce point, Graham Joyce a livré sa propre version du code moral si étranger des fées, de leurs façons de vivre, à la fois si bizarrement séduisantes et si dérangeantes en même temps.

Le fait que le doute subsiste constamment, ou presque, se marie très bien avec le contexte contemporain de l’histoire. La magie se glisse à petites touches, permettant ainsi plus facilement le glissement vers le surnaturel.

Comme un conte, j’ai eu du mal à rentrer dedans et puis, finalement, je me suis laissée prendre au récit de Tara, aux dilemmes de Peter, tiraillé entre sa joie de retrouver sa soeur et ses doutes, et à tout ce qui arrive aux différents personnages.

Une variation sympathique sur le thème de l’enlèvement par les fées, dans un contexte contemporain, et sur la difficulté des enlevés à refaire leur vie lors de leur retour dans le monde réel. Entre fantasy et fantastique, Comme un conte est un roman subtil qui pourra plaire autant aux amateurs de fées qu’à celles et ceux qui n’ont pas l’habitude de lire ce genre de récits.

Éditions Bragelonne, 384 pages, 2015

Journal d’un AssaSynth t. 2 : Schémas artificiels, Martha Wells

Quatrième de couverture

« Les SecUnits se moquent pas mal des actualités. Même après avoir piraté mon module superviseur et débloqué mes accès, je n’y ai jamais prêté grande attention. D’abord, parce que les téléchargements de contenu multimédia risquent moins de déclencher les alarmes éventuelles des réseaux locaux et satellitaires, mais surtout, parce que les informations sont d’un ennui mortel et que je me fiche éperdument des querelles entre humains tant que je n’ai pas 1) à y mettre un terme, 2) à nettoyer après eux. »
Où AssaSynth se fait passer pour un humain augmenté et embaucher comme consultant de sécurité auprès de trois scientifiques en litige avec leur employeur…

Mon avis

Après un premier tome qui m’a enchantée, je me suis précipitée pour lire le second opus de la série de novellas Journal d’un AssaSynth. Toujours conté par AssaSynth, le récit nous entraîne cette fois sur une station orbitale. L’androïde cherche en effet à faire la lumière sur un pan tragique de son passé, la mémoire de cet événement lui ayant été effacée. Mais pour atteindre son but, iel doit se faire engager car personne ne vient en touriste sur cette station. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette nouvelle mission ne sera pas de tout repos !

Avec Schémas artificiels, Martha Wells poursuit son questionnement sur l’intelligence artificielle et la formation d’un libre arbitre chez ces intelligences. AssaSynth poursuit son parcours, en tant que SecUnit indépendante mais devant dissimuler sa nature dans un monde qui ne reconnaît pas d’indépendance  aux IA. Mais iel va croiser d’autres IA sur sa route, qui vont permettre à l’autrice d’élargir son propos.

J’ai beaucoup aimé les interactions entre AssaSynth et EVE, l’IA qui gère le vaisseau qui l’emmène sur la station orbitale. Elles montrent bien que, toutes artificielles qu’elles soient, ces intelligences font preuve d’une certaine personnalité, et pas toujours les mêmes. De plus, ces interactions ne manquaient pas de piquant !

La double mission d’AssaSynth – celle pour laquelle iel est engagé et celle, personnelle, où iel enquête sur son passé – a son importance également. Elle pose question quant au traitement des IA par les humains, de façon plus subtile qu’il n’y paraît.

On pourrait croire qu’avec tous ces robots, le lecteur risque de rester à distance. Bien au contraire ! J’ai été touchée par l’effet de ses différentes découvertes sur l’androïde concerné. Par certaines réactions d’EVE. Par l’usage révoltant des IA, même de simples bots, par les humains.

Ce second opus de Journal d’un AssaSynth est d’aussi bonne qualité que le premier. Je vais donc de ce pas lire le troisième ! 🙂

Éditions L’Atalante, 125 pages, 2019

Le Château des Animaux t. 1 : Miss Bengalore, Xavier Dorison et Félix Delep

Quatrième de couverture

Les hommes sont partis. Dans le château, il ne reste plus que les animaux : poules, chèvres, ânes et moutons s’épuisent à la tâche pour le prestige du président Silvio et sa cruelle milice de chiens. La dictature et la terreur règnent… À moins que certains animaux ne décident d’entrer en résistance.

Mon avis

Un château déserté par les hommes. Des animaux qui ont prit le pouvoir mais qui se retrouvent, pour la plupart, sous le joug d’un taureau et de sa milice canine. Ainsi, alors que Silvio mène une vie dorée, ses ouailles – qui sont censés le glorifier et ne jamais le critiquer – se tuent à la tâche et ne mangent que les rations qui leur sont octroyées.

Le concept du Château des animaux est familier et pour cause : dès la première page, le scénariste explique dans un Avant-propos qu’il s’est inspiré de la célèbre oeuvre de George Orwell, La Ferme des animaux. Mais là où le roman évoquait en filigrane le régime communiste qui s’installait en Russie sous Staline (tout en ayant bien évidemment une portée politique plus large que cette simple analyse !), Le château des animaux étire quant à lui le sujet aux dérives actuelles.

En effet, la justification principale utilisée par Silvio le taureau pour sa place au pouvoir, c’est qu’il est le plus fort de tous les animaux et que le régime qu’il a instauré est la seule solution efficace pour éviter l’intrusion des loups dans le château et les ravages qu’ils pourraient commettre dans la population (vous la saisissez, l’analogie contemporaine ?). Et les animaux, maintenus dans un régime de terreur, se plient à cette loi du plus fort.

Mais certains commencent à ne plus supporter les injustices qui vont de pair avec un tel régime politique… au risque de le payer de leur vie. Miss Bengalore, une chatte qui travaille dur pour élever ses petits depuis la mort de son compagnon, est d’abord un animal comme les autres, qui ne songe pas à se rebeller. Et même si c’était le cas, elle ne voit pas comment lutter contre un taureau et des chiens.

C’est là qu’entre en scène un rat saltimbanque et là aussi que j’arrête mon résumé, pour vous laisser une part de découverte. Ce rat saltimbanque, en effet, se fera voix de la sagesse et de l’éveil des consciences.

J’ai beaucoup aimé Le Château des Animaux ! Il apporte un vrai sous-texte actuel au concept d’Orwell tout en abordant d’autres thèmes, comme par exemple celui de l’importance de l’éducation et de la culture, au travers du personnage du rat. Il montre comment une population, menée par la peur, peut trop facilement se laisser prendre à un régime soi-disant sécuritaire qui devient rapidement oppressif et sanglant. Il montre aussi comment tout un chacun s’efforce de survivre sous un tel régime. Comme Miss Bengalore, qui s’efforce de protéger ses petits de la violence qui imprègne leurs vies ou M. Gigolo, lapin qui vend ses charmes pour obtenir des rations supplémentaires.

Cette BD, qui allie scénario solide et riche en sous-textes avec un dessin superbe, est un très bel hommage à La Ferme des animaux. En notre époque troublée, sa lecture n’en devient que plus indispensable ! Un gros coup de coeur pour ma part et je ne manquerai pas de lire les tomes suivants (3 sont annoncés)

Éditions Casterman, 71 pages, 2019

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