Comment le dire à la nuit, Vincent Tassy

Quatrième de couverture

La dame en noir vivait seule dans son château. Elle ne pouvait pas mourir. De tout ce temps qu’elle avait, elle ne faisait rien. Et puis un jour, elle trouva sur son chemin le garçon aux cheveux blancs.
Elle l’enleva.
Elle voulait vivre une histoire. Une histoire d’amour et de nuit qui traverserait les siècles.

Mon avis

Si, en lisant le résumé, vous pensez avoir affaire à une nouvelle histoire romantique et vampirique façon Twilight, vous vous fourrez le doigt dans l’oeil, jusqu’au coude. La couverture, avec son cygne noir et ses fleurs toutes en noir et blanc sur fond de pleine lune, donne pourtant le ton. Tout comme le titre. Comment le dire à la nuit est un roman mélancolique et romantique, dans le sens littéral de ses termes.

Plusieurs personnages vont se croiser au fil du texte, comme au fil des époques. Adriel, captif d’Athalie, la fameuse dame en noir du résumé. Egmont, jeune homme du XIXe siècle promis à un mariage arrangé alors qu’il entretient une relation aussi passionnée que secrète avec son ami Léopold. Rachel, de nos jours, qui traverse la vie comme si elle n’en attendait que la fin. Sauf lorsqu’elle écoute les chansons de Cléopâtre, chanteuse à la voix subjuguante. Parascève, jeune femme transexuelle passionnée de livres à l’eau de rose et qui travaille dans ce domaine.

Tous ces personnages vont, au fil de l’intrigue, se croiser, s’aimer, vivre des déchirements. Le tout sous la menace perpétuelle d’Athalie, aussi folle qu’immortelle. Athalie, qui n’hésite pas à massacrer, à transformer des êtres pensants en pantins de chair, pour satisfaire ses désirs les plus étranges et les plus fous.

Le récit nous entraîne d’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, tisse des carrefours entre eux pour mieux les éloigner ensuite, à la manière d’un ballet. Malgré son apparente complexité, on se laisse vite envoûter par la toile réalisée de main de maître par Vincent Tassy.

Comment le dire à la nuit est servi par une plume très poétique, qui rend à merveille toute la mélancolie exsudant de ces personnages. D’ailleurs je vous déconseille la lecture de cet ouvrage si vous êtes dans un moment difficile. C’est une histoire de solitude, de folie, de perte, de tristesse, d’amours contrariées (parfois de manière déchirante). Une histoire romantique dans le sens des romantiques du XIXe siècle, avec cet aspect mortifère qui plaisait tant dans le genre. Une histoire qui, à mon sens, s’inscrit parfaitement dans la mouvance du roman gothique, mais dans un cadre moderne (pour les parties du récit se déroulant à cette époque).

Si vous avez envie de lire une histoire de vampires résolument différente, si vous aimez les romans gothiques classiques, vous trouverez là un excellent roman gothique moderne. Certes, il ne respire pas la joie de vivre, mais il est rédigé avec une plume magnifique et l’auteur décrit ses personnages avec une tendresse visible, malgré le cauchemar dans lesquels il va les plonger.

Aux âmes sensibles, un petit avertissement cependant, l’ouvrage comporte des scènes difficiles.

Éditions du Chat Noir, 368 pages, 2018

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La voix des ombres, Frances Hardinge

Quatrième de couverture

La jeune Makepeace avait pourtant appris à se défendre contre les fantômes. Mais aujourd’hui, un esprit habite en elle. Il est sauvage, fort, en colère… et il est aussi son seul rempart contre la cruelle dynastie de son père. Dans un pays déchiré par la guerre, Makepeace va devoir faire un choix difficile: la liberté ou la vie.

Mon avis

L’ouvrage est attrayant, avec sa chouette en couverture et sa tranche verte. Le contenu ne l’est pas moins ! Écrit avec une plume fluide, La Voix des ombres nous entraîne dans les pas de Makepeace et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette toute jeune fille aura bien des fantômes à affronter… dans tous les sens du terme.

Makepeace possède en effet un don. Un don inquiétant, que sa mère lui force à apprendre à affronter. Un don qui suscite certaines convoitises par des personnages non moins effrayants… et dans les mains desquels Makepeace va tomber, après la mort de sa mère.

Mais commençons par le commencement. Makepeace mène une vie routinière dans une petite ville de campagne, dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Elle n’est cependant pas paisible, cette vie, car Makepeace est régulièrement visitée par des fantômes et cela la terrifie. Pour l’aider à maîtriser son don, sa mère l’enferme régulièrement dans un lugubre grenier. Makepeace réagit très mal à cette façon violente de la forcer à se confronter à son don, tout comme elle peine de plus en plus à se retenir de poser des questions sur son mystérieux géniteur. Un jour, deux drames surviennent : Makepeace, à proximité d’un ours battu à mort par ses dompteurs, reçoit l’esprit de l’animal et sa mère meurt, prise dans un mouvement de foule dans la ville proche. Makepeace, affolée par ce deuil comme par cette cohabitation forcée avec un ours enragé, s’enfuit. Elle se fait engager comme servante auprès des Fellmotte, famille d’aristocrates d’où serait enfuie sa mère, autrefois. Mais ce faisant, elle se jette aussi dans la gueule du loup…

Sise dans l’Angleterre du XVIIe siècle, l’intrigue mêle le fantastique avec, en toile de fond, les remous qui agitent le pays à cette époque. Makepace s’efforce de survivre et d’échapper aux fantômes, ceux qui la hantent comme ceux qui la poursuivent, avant de s’affermir et d’apprendre à vivre avec eux. Le spectre de l’ours, notamment, qui la possède tôt dans le récit.

La présence de cet animal fantôme m’a bien plu. Il souligne à merveille la métaphore de la part animale que chacun porte en soi. Il est ce avec quoi Makepeace à également du mal – partager son enveloppe corporelle entre deux esprits n’est pas aisé en soi ! Mais plus elle approchera d’une cohabitation harmonieuse, plus Makepeace mûrira et deviendra forte.

Récit initiatique, récit fantastique, La Voix des ombres est un roman qui se lit bien et qui offre une histoire de fantômes qui sort des sentiers battus. Certains spectres donnent particulièrement froid dans le dos. Un autre roman qui prouve que la littérature young adult n’est pas à réserver qu’à son public cible, il ravira aussi des lecteurs plus âgés.

Éditions Gallimard Jeunesse, 512 pages, 2019

Le sang des Mirabelles, Camille de Peretti

Quatrième de couverture

Au coeur du Moyen Âge, deux soeurs se bâtissent un destin singulier. Bravant les conventions, l’une découvre le véritable amour tandis que l’autre s’adonne en secret à sa passion pour la médecine. Mais cette quête d’émancipation n’est pas sans danger à une époque vouant les femmes au silence.

Mon avis

J’ai dévoré Le sang des Mirabelles. Il fait partie de mes coups de coeur de cette année. Sous sa somptueuse couverture (au fil de la lecture, j’ai découvert que les animaux qui la peuplent reflètent les différents personnages gravitant autour des deux soeurs), le roman nous entraîne dans une époque médiévale fort bien retranscrite.

L’intrigue est resserrée autour d’Éléonore et Adélaïde, filles du seigneur Lion, alors qu’elles arrivent dans les terres du seigneur Ours. L’aînée pour l’épouser, la seconde parce qu’elle est inséparable de sa soeur.  Mais les soeurs, malgré leur éducation, malgré les attentes de la société dans laquelle elles évoluent, vont trouver en ce château inconnu un destin tout différent. L’aînée, perdue dans ce mariage arrangé, découvre le véritable amour dans les bras d’un barde. La cadette noue une relation amicale avec un vieil apothicaire, qui lui permet d’assouvir sa passion pour la médecine.

Les deux soeurs se lancent donc dans deux destinées qu’elles se choisissent, bien loin des contraintes que voudraient leur imposer leurs pairs, les hommes de leur entourage et les dictats de l’époque. Deux destinées très risquées pour ces mêmes raisons. En ce temps-là, la place des femmes était aussi réduite que silencieuse et ni Éléonore ni Adélaïde ne se satisfont d’un tel sort.

Non seulement l’histoire de ces deux soeurs est passionnante, mais la plume avec laquelle Camille de Peretti nous conte cette histoire participe au plaisir de la lecture. Soignée, égrenant ici et là des mots anciens pour mieux nous emmener dans cette époque médiévale si lointaine, la plume de Camille de Peretti nous entraîne sans peine.

Roman historique mais surtout récit intimiste, Le sang des Mirabelles ne cache pourtant en rien la fureur des émotions vécues par ses personnages. Je ne suis pas prête d’oublier la volonté de ses deux filles, bien décidées à suivre leurs envies, à contre-courant du carcan imposé par leur époque. Un bijou aussi somptueux que sa couverture, que je ne me lasse pas d’admirer !

Éditions Calmann Lévy, 342 pages, 2019

Parce que les tatouages sont notre histoire, Héloïse Guay de Bellissen

Quatrième de couverture

Héloïse Guay de Bellissen, dont le corps revêt de nombreux dessins et inscriptions, s’interroge en écrivain sur la signification, l’esthétique, la portée du tatouage. Dans le salon de son mari tatoueur, elle assiste à des scènes drôles, bouleversantes, intrigantes, qu’elle mêle ici à ses propres expériences et à d’autres histoires ou légendes provenant de tous les coins du monde et de toutes les époques… Pour creuser le sens de ce geste ancestral qu’est le tatouage, Héloïse Guay de Bellissen donne aussi la parole à la peau, à la cicatrice, au symbole… Son texte pénètre le corps et l’esprit comme une musique, tour à tour douce et tranchante, capable de nous emmener dans les recoins les plus sombres et mystérieux de l’écriture, pour d’un coup s’envoler avec légèreté vers la beauté.

Mon avis

Parce que les tatouages sont notre histoire n’est pas un roman ordinaire. C’est un roman en forme de collage, un roman qui mêle le fictif au réel, le récit de plusieurs vies au récit imaginé (et imagé) de la peau, de la cicatrice, du sentiment amoureux ou encore de l’addiction. Un roman qui mêle l’histoire de l’autrice à celle de plusieurs des clients qui ont poussé la porte du salon de tatouage de son mari, ainsi que l’histoire de tatoués de tous lieux et toutes époques.

Où s’arrête le réel, où commence la part romancée ajoutée par Héloïse Guay de Bellissen ? On ne le sait pas et, au final, peu importe. Car ce roman-collage est rédigé avec une plume aussi limpide qu’elle est poétique. Une plume qui décrit à merveille ce qu’est le tatouage, son impact pour la personne qui le porte, sa symbolique, sa raison d’être.

Est-ce parce que je suis moi-même marquée à l’encre que ce roman m’a autant frappée par son message ? Je ne saurai le dire. En tout cas, j’ai compris tous les aspects du tatouage que l’autrice décrit. Il y a celui, en forme de catharsis, pour aider à porter une blessure trop profonde, trop douloureuse. Celui pour faire la paix avec soi, avec son corps. Celui pour se souvenir. Celui pour se cacher. Celui qui revêt la forme d’un rite d’initation. Celui qui donne l’appartenance à une famille. Il y a même l’erreur de jeunesse. Et d’autres encore.

Tant de raisons pour vouloir graver dans sa peau un dessin indélébile, tant de symboles, d’émotions, d’histoires qui se dissimulent derrière ces méandres d’encre. Héloïse Guay de Bellissen explore nombreux de ces chemins qui conduisent au tatouage, dévoilant même certains des siens.

Elle donne aussi la parole à la peau, cet épiderme malmené pour y faire pénétrer l’encre, y graver un motif. Mais aussi à divers éléments, plus ou moins abstraits. Autant de voix, autant de récits qui font de ce roman un livre qui entre en résonance, en particulier lorsque l’on a soi-même, déjà, franchi le pas du tatouage.

Ce livre est un coup de coeur pour moi, une lecture qui ne m’a pas du tout laissée indifférente, surtout alors que je suis dans une longue période de réflexion pour un second tatouage. C’est un livre écrit par une autrice qui, en plus de savoir de quoi elle parle, a le talent pour rendre avec justesse l’éventail des raisons qui peuvent pousser à être tatoué, l’éventail des émotions humaines qui émanent de ces motifs. Elle évoque aussi ses propres sentiments, toujours avec une très belle plume.

Et pour terminer cette chronique, je vous laisse avec un extrait de l’introduction qui m’a emportée d’office :

Se tatouer, c’est aussi profond, même lorsque cela devient une erreur de jeunesse, que d’entamer l’écriture d’un livre. Les deux sont intimes, c’est à l’intérieur et ça doit se terminer en dehors.

Éditions Robert Laffont, 176 pages, 2019

Éclosion t. 3 : Destruction, Ezekiel Boone

Quatrième de couverture

Toujours plus nombreuses, toujours plus grosses, toujours plus affamées, les araignées sont de retour.
Mais contre elles, que faire ? Les détruire toutes, au risque d’anéantir l’humanité elle-même dans une gigantesque explosion nucléaire ? Ou se laisser dévorer en attendant de trouver une solution scientifique et vraiment efficace ? Mourir ou mourir : il est des dilemmes plus rassurants.
Mais le monde est au bord de l’apocalypse et l’hésitation n’est plus de mise. L’heure de l’affrontement final a sonné. Face à ce monstrueux Jugement dernier en chair et en pattes, la civilisation trouvera-t-elle les ressources qui lui permettront de survivre ? S’enferrera-t-elle encore dans les conflits qui sans cesse la minent ? Saura-t-elle se transcender pour échapper à la double menace de destruction qui pèse sur elle ?

Mon avis

SPOILER ALERT : cette chronique concerne le dernier tome d’une trilogie et peut donc contenir des spoilers. Si vous n’êtes pas à jour, je vous conseille de ne pas poursuivre la lecture de cet article ! (mais sachez que le final est à la hauteur des autres tomes :))

Voici le tome final de cette trilogie horrifique qui voit le monde envahi par une espèce atavique d’araignées au goût prononcé pour la chair et le sang. Après deux tomes rondement menés, capables de tenir en haleine comme de faire frissonner, qu’en est-il du grand final ?

La deuxième vague invasive amorcée dans le tome 2 débarque. Au menu, cette fois, en plus des habituelles et redoutables araignées mangeuses d’homme, se trouvent quelques spécimens d’une taille plus que respectable. Parce que des araignées innombrables et assoiffées de sang ne suffisaient pas, l’auteur nous gratifie d’araignées géantes (ou presque) dotées du même régime alimentaire.

Une lueur d’espoir demeure cependant, plusieurs personnages oeuvrant pour percer les secrets de cette espèce d’araignée endormie depuis des millénaires. Or, connaître son ennemi, c’est connaître ses points faibles… et donc avoir une opportunité de l’éliminer.

Sauf que… vous connaissez l’espèce humaine ? Celle-là même qui, malgré toutes les alertes quant au dérèglement climatique et la disparition de la biodiversité, garde la tête dans le sable ? Eh bien dans Destruction, nous allons assister à de nouvelles grandes démonstrations de l’art très humain de (ne pas) résoudre de grandes crises mondiales. Vous l’aurez compris, les araignées ne seront pas le seul souci de nos personnages principaux… et en particulier de la présidente des Etats-Unis. Déjà que ses subordonnées n’étaient pas très fans d’une femme à la tête du pays, autant dire qu’en situation de crise, aucun cadeau ne lui est fait.

Si j’ai aimé ce tome 3 ? Autant que les précédents ! 🙂 Je l’ai lu d’une traite, le suspense est toujours de mise même si l’intrigue se resserre davantage autour des personnages survivants. Quelques uns font leur apparition (comme d’habitude, tout le monde ne verra pas le dénouement).

Mon seul bémol serait la fin qui arrive un peu trop vite à mon goût et la façon dont les événements se précipitent. Mais est-ce vraiment un mal ? L’auteur nous a tenu en haleine sur trois tomes, il a raison de conclure son histoire et il le fait bien (même si le côté américano-centré de cette conclusion me fait tiquer).

Si vous attendiez de savoir si le récit se tenait jusqu’au bout avant de vous lancer dans la trilogie, allez-y sans peur : elle se tient ! Et si vous aviez lu les tomes précédents, je vous rassure aussi : ce dernier volume reste d’un aussi bon niveau. Un niveau horrifique, cela va de soi 🙂

Éditions Actes Sud, 368 pages, 2019